Sommes-nous libres ?

Publié le 7 Juillet 2013

Article paru dans : La Revue d’Etudes, (juillet 2013), n° 1043, p. 77-78.

 

Une recension de : Henri Atlan / Bertrand Vergely, Sommes-nous libres ?, Salvator 2012.

 

Le défi posé aujourd’hui par les neurosciences est profond. Notre comportement apparemment le plus personnel ne serait qu’une simple réponse automatique à des stimuli extérieurs. Que reste-t-il alors de  notre vision traditionnelle de l’esprit et de la conscience ? Irrésistiblement surgit la vieille question qui semblait réservée aux classiques sujets de baccalauréat en philosophie : « Sommes-nous vraiment libres ? »

 

L’esprit d’une controverse

La collection « Controverses » des Editions Salvator publie régulièrement les « disputatio » qui ont lieu à la cathédrale de Rouen au mois de mai à l’occasion des Fêtes Jeanne d’Arc. Inspirée de l’art des joutes oratoires qui enchantèrent le Moyen Age, ces controverses modernes sont l’occasion d’aborder des questions aussi graves que celles de la vérité, du mal ou du sens de l’univers. En mai 2012, c’est la question de la liberté humaine, aporie philosophique classique qui appartient cependant  à toute personne  qui a conscience de sa mortalité et se demande ce que signifie le fait d’être mortel, rationnel et moralement responsable. La pertinence de la problématique posée tient évidemment beaucoup aux protagonistes invités à controverser. L’origine des intervenants nous précise l’enjeu. Inviter ensemble un scientifique (Henri Atlan, professeur de biophysique) et un philosophe (Bertand Vergely) oriente la question de la liberté dans une direction précise : que reste-t-il de notre liberté si nous ne sommes « rien qu’un paquet de neurones » ?

 

Le danger latent à ce genre de controverse dans le discours actuel est proprement de mener un dialogue de sourds. Dans notre cas, la question n’est plus : sommes-nous libres ? Mais qui de la science ou de la philosophie nous permet d’être vraiment libres ? Nous voulons ici souligner le danger d’une approche du réel par des rationalités parallèles dans leur volonté holistique qui finissent toujours par occulter le besoin d’unité du sujet qui s’interroge. Or, si la science contemporaine met  les vieux philosophes moins à l’aise qu’ils semblent l’être, la philosophie met  la science un peu plus mal à l’aise, du moins précisément en ce qui concerne la question de la liberté. L’enjeu est de taille : si la réalité possède une dimension plus profonde, quelles conséquences cela peut-il avoir sur notre réponse à la question de la liberté ?

 

Paradoxe et mystère

Cette difficulté d’une intégration réciproque des différentes rationalités pour une approche respectueuse du réel est rendue manifeste dans cette controverse. Ainsi lorsque le philosophe à la suite de Pascal parle de paradoxe (106), le scientifique ne voit que contradiction et refuse à la notion de mystère quelque valeur épistémologique (123). Or, les notions de paradoxe et de mystère renvoient justement à cette constatation que l’agent humain, dans son imagination, se trouve toujours au-delà de tout contexte donné qu’il habite. L’esprit et donc la personne manœuvrent au-delà de la donnée immédiate de  leur contexte. La liberté signifie ne pas être emprisonné dans  leur contexte. Malgré la somme totale des contraintes causales, les personnes sont et restent des agents « darüber hinaus », c’est-à-dire systématiquement déjà « au-delà ». Nous sommes l’animal possédant la capacité de se dépasser, celui qui est lui-même et qui se connaît en ce sens qu’il transcende toujours son contexte donné. La science elle-même dans ses avancées prodigieuses n’est-elle pas la preuve de l’impossibilité pour la pensée humaine, les sentiments et l’imagination,  de rester cantonnés aux paramètres soigneusement définis qui font de nous un « animal sans forme » (Pic de la Mirandole) ? Les notions de paradoxe et de mystère sont ici étroitement liées pour défendre une complexité du réel que l’intelligence de l’homme ne peut épuiser par sa sagacité. Quand on parle du caractère mystérieux de la vie, cela ne veut pas forcément dire qu’il faut la replonger dans l’irrationnel. Cela signifie qu’une seule logique scientifique n’épuise pas sa force de révélation. Mettre en avant la notion de paradoxe signifie renoncer à une théorie explicative qui  nie les tensions et les bipolarités de l’existence. Le paradoxe, au contraire,  accentue ces dernières pour mieux en dégager le sens.

 

D’un déterminisme absolu de la nature à la liberté comme réalité

Le scientifique, Henri Atlan, nous invite à prendre méthodologiquement parti pour l’hypothèse d’un déterminisme absolu de la nature, ce qui à ses yeux ne condamne pas la liberté humaine mais en change la nature. A ce propos, l’ambiguïté de la notion de sujet est soulignée : « d’une part capable de dire je, origine et cause de ses actions, et d’autre part, sujet à et non sujet de, c’est-à-dire assujetti à autre chose ou à autrui, le contraire du sujet actif » (23). Avec le progrès des connaissances des mécanismes qui nous gouvernent, le champ du déterminisme s’élargit. Si cet élargissement n’implique pas la fin de l’humanité de l’homme et de sa responsabilité morale, elle représente « en application du principe de causalité (il n’y a rien sans cause), un postulat d’intelligibilité de la nature » (28-29). Liberté politique, liberté métaphysique et libre-arbitre sont de l’ordre d’une vision du monde qui semble notamment s’opposer à la connaissance de nos déterminismes. A la science revient bien sûr la connaissance…

 

Les énoncés scientifiques spécifient certes l’existence de contraintes multiples, mais la liberté implique les manœuvres en dehors des contextes des contraintes causales. Le « tout » de la personnalité et de l’action des hommes sera toujours plus que l’histoire d’antécédents biologiques et de conditions nécessaires. Ici, contrairement à ce que pense H. Atlan, le philosophe, B. Vergely, a raison d’évoquer le point de vue proprement théologique qui n’est pas une simple extrapolation vaine de catégories anthropologiques s’élevant dans l’inconnu. L’homme possède non seulement des pensées, des sentiments, ainsi qu’une certaine forme d’action personnelle mais également l’être en tant qu’esprit, le caractère unique ontologique de l’être personnel et spirituel : « Ne pas être esclave est une chose, une autre d’être libre. Une chose étant la liberté que l’on a, une autre la liberté que l’on est »(56). La maîtrise de la nature et de la société ne conduisent pas à la liberté ontologique.

 

« Il nous faut des yeux métaphysiques pour voir le monde » (Platon)

Toute l’argumentation du philosophe Bertrand Vergely repose sur une compréhension de l’intériorité de la personne humaine qui ne se réduit pas à sa pensée : « Pour juger des choses, il faut penser et être homme, et pas simplement penser » (73). Ce principe s’applique aussi dans notre manière de pratiquer la science : « Pour avoir une véritable science, il faut avoir une science de la science et pas simplement une science » (84). Quand on ne vit pas enraciné en soi-même, libre à l’égard du monde, on aborde l’existence de l’extérieur. Il est alors logique d’opposer nature et liberté en voyant dans la première un objet et dans la seconde un sujet. Or la liberté ne devrait pas apparaître simplement comme une réalité mais comme donnant une réalité à la réalité. Autrement dit, si la réalité  permet de vivre une vie vraiment humaine, c’est parce qu’elle permet aussi de vraiment comprendre le monde. La nature n’est pas un simple champ d’investigation scientifique, elle est  tout aussi légitimement un symbole.

 

Il est dommage que cette controverse censée nous aider à réfléchir sur le sens de notre liberté  soit quelque peu accaparée par la justification anxieuse de la plus grande légitimité d’un discours sur l’autre. Faut-il choisir entre une perspective naturaliste où la loi naturelle définit tout paramètre et où la liberté n’a aucune réalité métaphysique et une perspective existentielle où le fait que nous soyons ou ne soyons pas réellement libres revêt une importance capitale ? Entre l’homme objectivant et objectivé de la science et l’homme-sujet qui entre en relation, il n’y a pas à choisir car nous sommes l’un et l’autre ! L’expérience du dépassement de soi constitue une caractéristique intrinsèque de l’existence humaine. Or l’ouverture à une dimension de transcendance devrait continuer à jouer un rôle essentiel dans toute réflexion portant sur la nature de la liberté humaine en une ère scientifique. Cela tient au fait que notre liberté est précisément paradoxale…


 

Rédigé par Nicolas Vinot Préfontaine

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