Quand les décideurs s’inspirent des moines

Publié le 18 Octobre 2012

Sébastien Henry, Quand les décideurs s’inspirent des moines. 9 principes pour donner du sens à votre action, Dunod, Paris 2012.

 

Ce livre à la suite de bien d’autres s’essaie à un exercice périlleux : rapprocher deux mondes apparemment bien opposés : le monde monastique et celui des décideurs. Que peuvent-ils en effet avoir en commun celui qui consacre ses heures à la prière et à la solitude et celui qui ne voit pas ses heures passer entre réunions, voyages et travail prolongé ? Les écueils sont facilement repérables : soit je transforme le moine en super-modèle au risque de déformer le sens même de sa vie si singulière, soit j’impose au décideur un cadre trop particulier laissant non résolues les questions qu’il se pose au quotidien. Le livre de Sébastien Henri nous paraît sauter magistralement au-dessus de ces grossiers obstacles. La réussite flagrante de ces pages si suggestives nous semble tenir en un point : la pleine intelligence du principe d’analogie qui ira interroger chaque protagoniste dans ses ultimes retranchements et où la capacité à maintenir une saine tension devient source d’inspiration. Autrement dit, il ne s’agit pas d’une confusion des genres, de transformer le moine en businessman et le décideur en religieux mais de montrer comment la ligne de force propre au moine peut venir renforcer la cohérence spécifique du décideur. A la fin du livre, le décideur n’est pas désaxé de sa responsabilité propre mais il est tout au contraire ramené au cœur même de son action avec un sens renouvelé des enjeux qui se présentent à lui.

 

Pour mener à bien une telle analogie, deux conditions seront donc requises de la part de l’auteur : non seulement une vraie connaissance du monde monastique afin d’être en mesure d’en montrer les principes fondamentaux, mais aussi d’avoir su identifier le défi que rencontrent concrètement les décideurs aujourd’hui. Sébastien Henry fait preuve d’une connaissance étonnamment profonde du milieu des moines et il parvient à partager simplement sa conviction par rapport à la vie de décideur. L’argumentation majeure est en trois temps. Premièrement, il nous faut recevoir un des messages essentiels de la vie des moines : la dimension spirituelle de l’homme suppose une démarche consciente et une pratique afin de trouver du sens au sein de l’action. Deuxièmement, quand l’esprit du décideur est dans un état de perpétuelle agitation et que le flot de ses pensées ne s’arrête pas du matin au soir, l’enjeu n’est-il pas précisément de parvenir à se connecter à son intuition profonde, à être présent à soi-même ? Troisièmement, l’exemple des moines me montre que chaque problème peut être abordé avec différentes qualités d’énergie spirituelle et que la vie spirituelle n’est pas une fuite hors de l’action mais tout au contraire l’intègre harmonieusement. Le moine inspire au décideur de redécouvrir les profondeurs de sa vie spirituelle à son propre avantage et à celui de ceux avec qui il travaille.

 

L’expérience de Sébastien Henry dans l’accompagnement de décideurs et de managers lui fait rencontrer un besoin récurrent : « je perçois un déficit de sens et je cherche donc à donner davantage de profondeur et d’impact à mon action ». Or l’un des dangers les plus manifestes dans la vie du décideur est de vivre d’une manière éclatée en raison de mille contraintes rencontrées. Volonté et intelligence sont pleinement sollicitées, mais qu’en est-il ce qui nourrit vraiment l’âme, le fait de se sentir sur le bon chemin, d’être à l’écoute de la dimension la plus profonde de sa personnalité et qui finalement procure notre joie ? C’est justement ce que Sébastien Henry entend ici par vie spirituelle et dont tout l’art consistera à intégrer harmonieusement les différentes ressources de mon être. Avec ses vingt siècles d’histoire, la vie monastique ne propose-t-elle pas alors une formidable richesse d’expérience pour qui veut y puiser librement ? Telle est en tous les cas la conviction de Sébastien Henry qui organise son propos selon une méthode simple et claire : il dégage 9 principes fondamentaux dans la vie spirituelle des moines pour montrer comment ils peuvent devenir de véritables sources d’inspiration pour des exercices pratiques :

 

1. La vie en communauté renvoie constamment le moine à une image de lui-même : pour grandir, il a besoin des autres… En tant que décideur, quel est le sens de mon engagement vis-à-vis de mes collaborateurs ?

2. La solitude et le silence du moine sont l’espace précieux où son âme respire et peut exprimer ses plus profondes aspirations… En tant que décideur, comment transformer une solitude qui pèse en une solitude qui me nourrisse ? Je suis interrogé sur mes valeurs.

3. La prière et la méditation du moine sont comme des retours réguliers vers l’essentiel… En tant que décideur, comment m’est-il donné de distinguer entre l’important et l’essentiel ?

4. L’étude des textes sacrés offre au moine un cadre libérateur loin du papillonnage… En tant que décideur, quels sont mes outils pour fortifier mes racines dans une sagesse qui me donne du souffle ?

5. L’amour et la compassion donnent la possibilité à tous les moines, forts ou faibles, d’avancer toujours… En tant que décideur, à quel équilibre je parviens dans l’exercice de mon autorité qui inspire sans écraser ?

6. La stabilité offre au moine l’espace de disponibilité nécessaire au progrès spirituel… En tant que décideur, puis-je combiner la saveur de la stabilité avec l’exigence permanente du progrès ?

7. L’obéissance du moine est une écoute attentive, en toute liberté… En tant que décideur, quelle est ma capacité à dissocier ce qui est de l’intuition profonde et ce qui est du simple ego ?

8. La pauvreté du moine n’est-elle pas une invitation à la sobriété pour redécouvrir le sens profond de ce que je vis ?

9. L’hospitalité des moines est œuvre de discernement confiant… En tant que décideur, est-ce que je parviens à faire la différence entre écoute utile et écoute profonde ?

 

Rédigé par Nicolas Vinot Préfontaine

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