Mettre l'homme au coeur de l'économie

Publié le 9 Janvier 2013

Article paru dans La Revue d'Etudes (Janvier 2013) 11-12.

 

On oublie parfois que l’économie – en dépit de la crise – n’est pas tout. Il y a de nombreuses possibilités, de réserves et de richesses autres qu’économiques. Si les racines de la crise économique et financière sont aussi d’ordre philosophique et spirituel, n’est-ce pas une invitation à redécouvrir la place véritable de l’homme ?

 

D’une manière récurrente nous entendons de différentes instances (politiques, sociales, religieuses) l’invitation à mettre l’homme au cœur de l’économie. Nous comprenons spontanément par cette assertion un propos humaniste contre un système impersonnel. L’invitation d’une introduction de l’homme non seulement dans l’économie mais en son cœur même doit cependant nous rendre perplexes, car l’économie n’est-elle pas justement une activité spécifiquement humaine ? Alors qu’avons-nous besoin d’y mettre l’homme s’il y est déjà, à moins que nous ne soyons poussés à repérer ce qui peut l’en faire sortir ? Mais cette sortie de l’économie est-elle à son tour forcément mauvaise ? A moins alors que cette supposée aliénation et nécessaire nouvelle appropriation ne nous obligent à approfondir notre perception non seulement de l’économie mais aussi et sans doute d’abord de l’homme lui-même.

 

Sortie ou enfermement de l’homme dans l’économie ?

 

Les critiques du système économique ne manquent pas et le contexte de crise favorise la multiplication des condamnations. Mais un discrédit généralisé de l’économie risque d’une part de permettre des amalgames douteux et d’autre part d’en rester aux remèdes techniques quand nous sommes invités à revisiter les fondements anthropologiques et les visées ultimes de l’économie. La situation de l’homme en entreprise est certes paradoxale : « fin en soi » en tant qu’homme, l’homme est en même temps un « moyen » en tant que salarié. Nous constatons aussi que la seule logique marchande enferme l’homme dans une logique de calcul et d’intérêt alors que pour honorer son humanité il a besoin d’exercer sa nature sociale dans l’exercice même de ses échanges. Le danger est donc d’en rester au niveau d’une compétition perpétuelle – « il faut bien se vendre » – en se comparant toujours à tous. La compétition l’emporte du même coup sur la coopération. Or nous attendons en même temps de l’économie qu’elle puisse nous libérer alors qu’elle ne peut nous conduire qu’à plus d’économie et donc à nous y enfermer.

 

Une simple logique contractuelle (donner pour avoir) ne donne paradoxalement pas la confiance nécessaire à une véritable richesse. La crise financière nous a rappelé que l'argent n'est pas fait pour se multiplier lui-même, qu’il n'est pas une fin en soi. Si le monde de la finance se rend indépendant, alors la finance elle-même perd son sens. Qui investit et gagne, mais provoque ainsi le malheur d'autres personnes, agit de façon irresponsable. Or la tendance inhérente des marchés financiers internationaux n’est-elle pas d’évoluer constamment vers un système interne détaché des besoins de l'économie réelle ? C’est ainsi que tout l'intérêt d’un retour du politique ne se réduit pas un rôle nécessaire de régulation mais aussi et plus fondamentalement encore à rappeler qu’il y a un monde au-delà des banques. S’enfermer dans une seule préoccupation économique et plus étroitement encore financière, c’est oublier que la crise actuelle implique des facteurs multidisciplinaires autres qu'économiques (sociétaux, géopolitiques, démographiques, écologiques, énergétiques, politiques, éducatifs, …).

 

Pour relancer l’économie, mettre la personne au centre ?

 

Dans une société d’innovation fondée sur le savoir et la capacité de transformation perpétuelle de soi, l’inventivité individuelle aussi bien que la capacité individuelle de se mobiliser apparaissent comme la ressource la plus précieuse. Ici le fameux homo oeconomicus est avant tout considéré comme un entrepreneur qui se traître lui-même comme un capital. La personne semble donc bien être au cœur de l’économie ! Mais de quelle personne s’agit-il ? Est-elle encore comprise comme le partenaire d’un échange ? Se centrer sur soi dans le simple narcissisme de la réussite individuelle ne rend compte que d’une dimension pauvre de la personne. Une équivoque semble ainsi habiter une volonté, pourtant louable en soi, qui consiste à réinscrire l’homme au cœur du projet d’entreprise. Réhabiliter le volet humain et social de la stratégie d’entreprise est certainement opportun mais quelle compréhension de l’homme préside à cette réhabilitation ?

 

Le libre-échange des capitaux et des produits n’est pas à confondre avec celui des idées et des hommes qui obéissent à une autre temporalité. Pour la personne humaine, la construction du rapport à l’autre et à la réalité ne peut s’accomplir qu’au moyen de symboles, car l’univers de sens n’est pas le pur vécu immédiat. Ainsi la rationalité économique doit-elle se laisser traverser par cette autre rationalité qui est d’ordre spirituel. Ce qu’on échange, ce ne sont jamais seulement des biens et des services mais également de l’identification et de la reconnaissance mutuelle. Ainsi mettre l’homme au cœur de l’économie voudra dire rendre à celle-ci sa nature relationnelle. Le bien échangé dans le marché n’est pas simplement revêtu d’une valeur d’usage, ni d’une valeur d’échange mais aussi proprement d’une valeur de lien, ce qui se crée entre ceux qui échangent. Le plus important à comprendre est que nous ne sommes pas ici dans une action extra-économique mais bien à l’intérieur même de l’acte économique. L’échange marchand associe inévitablement la valeur du bien à l’identité de l’acteur, il ne peut donc y avoir de valeur économique sans valeur sociale ni valeur politique. Le critère de valorisation ne peut être uniquement marchand. Dans une entreprise, les employés sont peut-être équivalents et commutables, ils restent pourtant fondamentalement distincts et complémentaires. L’équivalence sur le marché des biens et des sujets ne supprime pas le lien d’appartenance entre ceux qui échangent, or l’appartenance est plus importante que l’équivalence et la complémentarité que l’indépendance. La logique humaine dépasse la logique marchande, car l’homme renvoie à plus grand que lui.

 

Qu’est-ce qui habite le cœur de l’homme ?

 

La compétence professionnelle elle-même n’est pas d’abord affaire de technicité, elle est avant tout une compétence langagière, créatrice de sens. L’homme pour comprendre le monde qui l’entoure et se comprendre lui-même a besoin de donner à l’expérience vécue une réalité symbolique, qui est en définitive la seule réalité accessible à un être doué de parole, capable de se dire, de se faire comprendre, d’échanger et d’émouvoir. Autrement dit, l’homme a besoin d’y mettre son cœur, mais par là-même échappe à tout enfermement. Il lui faut partir de sa propre intériorité, de son dynamisme intérieur, de sa liberté, mais pour s’ouvrir à une dimension qui le dépasse. Se comprendre uniquement à partir de son environnement économique, c’est perdre un aspect de sa grandeur, de sa dignité. L’homme a besoin de s’inscrire dans un registre symbolique auquel il puisse participer et où le plus simple travail se transforme toujours en action qui est elle-même en tant qu’action humaine précisément la construction ou reconstruction symbolique de l’accès au réel. A ce titre, le projet européen d’amputer de 4 milliards son programme pédagogique Erasmus, le menaçant ainsi quasiment de mort, nous semble symptomatique d’une perte symbolique, la symbolique d’Erasme qui fut l’un des plus grands humanistes européens.

 

Le plus grand danger n’est donc pas de faire sortir l’homme de l’économie mais de l’y enfermer en niant ainsi sa transcendance. Parce que l’activité économique est une activité humaine, elle ne peut jamais être réduite à sa seule valeur marchande et ne peut donc faire abstraction de la gratuité comme une force spirituelle spécifique de l’homme, qui est au principe de la solidarité et de la responsabilité. Il s’agit d’une forme concrète et profonde de démocratie économique. C’est une exigence de l’homme de ce temps, mais aussi une exigence de la raison économique elle-même. En vérité, il s’agit de retrouver un sens de la personne, qui ne peut naître que si on l’ouvre à une réalité qui la dépasse et qui atteste qu’il y a quelque chose qui la précède et qui la porte.

 

Indications bibliographiques :

Sarthou-Lajus, Nathalie, Eloge de la dette, PUF 2012.

Hude, Henri, Préparer l’avenir. Nouvelle philosophie pour du décideur, Economica 2012.

 

Rédigé par Nicolas Vinot Préfontaine

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