La théorie du genre en question

Publié le 4 Mai 2013

Article paru dans : La Revue d’Etudes (Mai 2013) 11-12.

 

La question de l’humain est l’un des domaines parmi les plus difficiles et les plus fondamentaux qui s’offrent à notre discernement. Qu’est-ce qui nous fait humains, hommes et femmes, dans la différence et la relation ? Des lieux plus spécifiques particularisent ce champ aujourd’hui : la question du « genre », qui distend le « culturel » et le « naturel », la place de la technique marquée par une rapide accélération des moyens, le rapport à l’animal et la question de « l’exception humaine », le rapport plus large enfin de l’humanité à son environnement naturel avec l’urgence d’une « transition écologique ». Nous souhaitons ici nous interroger sur les enjeux anthropologiques attachés au concept de genre.

 

La quatrième conférence mondiale des Nations unies sur la femme à Pékin en septembre 1995 introduit le concept de genre dans les discours officiels. Le genre se réfère aux relations entre hommes et femmes fondées sur des rôles socialement définis que l’on assigne à l’un ou l’autre sexe. L’évolution du terme genre est renforcée par sa distinction d’avec celui de sexe afin de souligner la réalité selon laquelle la situation et les rôles de la femme et de l’homme sont des constructions sociales sujettes à changements. Des gender studies à la gender theory, nous sommes passés en quelques années seulement d’une légitime distinction à une dissociation farouche entre sexe et genre qui cristallise au-delà d’une redéfinition des relations entre hommes et femmes, celles aussi du couple, du mariage et de la filiation. Pour certains, c’est même l’idée d’une nature humaine qui doit être remise en cause. Contre un face-à-face stérile, il convient sans doute de remonter à la source de la question posée par le genre pour en ressaisir les dimensions fondamentales et les enjeux essentiels.

 

Un concept qui a évolué

 

Le concept de genre apparaît d’abord dans le champ de la psychiatrie vers 1950. Robert Stoller (Sex and Gender, 1968, trad. : Recherches sur l’identité sexuelle, 1978) met en évidence qu’outre le niveau chromosomique, hormonal et anatomique, il y a le vécu proprement psychique. Il y a une interaction entre la manière dont je me reconnais et celle dont je suis regardé ou désigné. C’est ainsi qu’il est possible d’opérer une distinction entre le sexe biologique et le sexe social, le genre, lié à des représentations psychiques, elles-mêmes liées à des représentations sociales.

 

Ce qui jusqu’à présent n’était que l’observation de cas cliniques exceptionnels va être réinterprété dans une perspective féministe par une remise en cause des rôles sociaux. Appartenir à un pôle opposé à la norme ne doit pas être considéré comme une maladie mais comme la situation malheureuse de domination de certains individus subissant cette norme sociale obligatoire. Selon Ann Oakley (Sex, Gender and Society, 1972), le genre est une construction sociale qui cherche en réalité à légitimer une inégalité entre les sexes. Le sexe biologique ne devrait induire aucune détermination dans les rôles sociaux.

 

Une critique interne au féminisme qui se divise aujourd’hui en beaucoup de courants induit l’hétérosexisme en procès. Il s’agit alors de remettre en cause la distinction opérée par la sociologie critique. Judith Butler affirme : « Même le sexe biologique et la différence des sexes sont des constructions sociales » (Gender Trouble, 1990, trad. : Trouble dans le genre, 2005). La distinction du genre entre féminin et masculin devient de plus en plus incertaine. La pratique sexuelle traditionnelle doit s’effacer au profit de diverses variantes. Le moment lesbien de l’histoire du genre attaque directement la différence des sexes et passe ainsi de la critique du sexisme à la critique de l’hétérosexisme.

 

Le maître-mot de la Queer Theory est alors de « déconstruire ». Il faut déconstruire le genre afin de passer d’un assujettissement où la personne humaine est informée, structurée par une matrice sociale à la subjectivation en prenant conscience que ce sont les codifications sociales qui produisent le genre. Le genre n’existe pas en lui-même. Le sexe biologique est lui-même une construction. La différence sexuelle revêt à son tour un caractère très conventionnel. Mais si ce qui était jusqu’à présent considéré comme de grandes distinctions structurantes n’a d’autre fondement que celui de l’oppression sociale d’un groupe par un autre, n’est-il pas alors légitime de réclamer l’abolition de toute norme ?

 

Quel discernement opérer dans les théories du genre ?

 

En français, le mot genre connote le genre grammatical, lequel est conventionnel, d’où la tentation de concevoir le caractère conventionnel du genre au sens sexuel. En réalité, le terme genre n’est pas anodin ni neutre. Vouloir souligner la différence de genre entre masculin et féminin ne coïncide pas avec la différence proprement sexuelle entre mâle et femelle. Or en français, le mot sexe désigne aussi bien l’organe sexuel que le genre.

 

En voulant s’appuyer sur le sens de l’égalité, de la dignité et de la liberté, la théorie du genre en modifie finalement leur signification. Il est difficile de ne pas reconnaître ici un véritable déni du corps sexué et de tout ce qu’il implique psychologiquement et socialement, au bénéfice d’un idéalisme voulant libérer l’être humain d’une différence pourtant constitutive de sa personne. Le danger d’une dissociation entre sexe et genre, entre nature et culture, est de ruiner la dimension personnelle de l’être humain en le réduisant à une simple individualité.

 

La personne humaine est sexuée et cela rayonne sur la totalité de son monde. La sexualité est un vecteur essentiel de la maturation humaine. Il faut en effet parcourir tout un chemin pour faire alliance avec la réalité de son sexe. La relation du sujet à son sexe (à son identité sexuelle) n’est pas immédiate, mais elle passe par la conscience, l’inconscient, la culture, autrement dit toute une histoire. Le donné corporel est alors repris, accentué et médiatisé par la culture.

 

Intégrée désormais en France dans les programmes scolaires, la théorie du genre est enseignée par les sciences de la vie et de la terre (SVT), autrement dit la biologie. Cela devrait susciter l’étonnement si l’on a bien compris que l’argument central de la théorie du genre vise à montrer que, puisqu’il n’y a pas de lien nécessaire et mécanique entre sexe biologique et sexe psychologique et social, la différence sexuelle n’est pas naturelle mais conventionnelle, artificielle. Or peut-on rendre compte de l’existence réelle de la différence entre l’homme et la femme à partir de la biologie seule ? Il nous semble tout au contraire qu’une approche purement biologique de la sexualité n’est pas respectueuse de l’intégrité de la personne humaine. C’est la meilleure leçon que nous ayons à recevoir de la théorie du genre !

 

L’ancrage biologique de l’identité sexuée n’est certes pas à négliger. Et nous ne pouvons nous satisfaire d’une simple juxtaposition des données biologiques d’une part et de l’espace social d’autre part. Etre attentif aussi bien à l’unité qu’à la finalité de la personne humaine implique de lier ensemble trois dimensions irréductibles : nature, culture et liberté. Sans oublier le rôle du corps et de ses données naturelles, il convient de ne pas minimiser la part de culture et de liberté qui intervient dans nos conduites et dans notre psychisme. Et cela ne représente pas une impasse, mais bien une libération. La liberté, comme la personne, n’est-elle pas œuvre d’intégration ? Elle intègre les différents ordres de l’être de la personne, y compris l’ordre corporel. Notre corps n’est pas seulement une limite ou un conditionnement, mais aussi une source féconde de sens.

 

En conclusion, il nous semble que la théorie du genre nous rappelle à bon escient que l’horizon de la vie humaine ne peut être réduit à notre seul corps. Mais contre une séparation stricte au risque d’un dualisme, il faut souligner la dimension transcendante de la sexualité humaine, compatible avec tous les niveaux de la personne humaine, englobant le corps, la pensée, l’esprit et l’âme. Si le genre est perméable aux influences sur la personne humaine, aussi bien intérieures qu’extérieures, ne doit-il pas aussi être à l’écoute de ce qui est déjà donné dans le corps ?

 

Indications bibliographiques :

Eric Fassin / Véronique Margon, Homme, femme, quelle différence ?, Salvator, Paris, 2011.

Michel Boyancé / Rémi Brague et alii, L’éducation à l’âge du « gender ». Construire ou déconstruire l’homme ?, Salvator, Paris, 2013.

Rédigé par Nicolas Vinot Préfontaine

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