L'observatoire de la modernité

Publié le 6 Mars 2013

Recension parue dans La Revue d'Etudes (mars 2013) 61-62.

 

Chantal Delsol, Jean-François Mattéi (éd.), L'observatoire de la modernité, Lethielleux, 2012, 228 pages, 20€.

 

La vision de l’homme héritée du siècle des Lumières est à la fois radicalisée et ébranlée par les développements historiques de la « modernité tardive ». Comment comprendre cette transformation ? Quels problèmes dessine-t-elle pour l’avenir ? De quelles ressources disposons-nous pour les éclairer ?

 

Ce livre est la publication de conférences données en 2009-2010 et 2010-2011 par l'Observatoire de la Modernité, pôle de recherche du Collège des Bernardins réunissant des spécialistes de diverses disciplines (philosophie, sociologie, psychanalyse, histoire). A proprement parlé, cet observatoire est plutôt celui de la Postmodernité ou modernité tardive, puisqu’il s’efforce de repérer les métamorphoses des mentalités et la rupture dans la vision du monde et de l’existence après l’effondrement des grands espoirs de la modernité.

 

La modernité tardive naît d’une immense déception

 

Pour comprendre la justesse du qualificatif « tardive » appliqué à notre modernité, encore faut-il savoir d’où nous partons. En guise de préface, Chantal Delsol (membre de l’Institut) rappelle l’acceptation commune d’une naissance de la modernité au XVIIe avec des auteurs comme Bacon, Descartes, Vico, même s’il conviendrait sans doute de remonter jusqu’à Guillaume d’Occam (XIVe siècle). Cette période se caractérise par la remise en cause de la transcendance sur laquelle reposait la vision européenne du monde depuis les origines. L’homme devient le centre, l’unique référent et moteur de sa propre vie. Cet anthropocentrisme bouleverse nombre de repères fondamentaux. Dieu laisse la place à la science, le finalisme au mécanisme, la béatitude au bonheur, le salut au progrès et l’espérance spirituelle à l’espoir temporel. La modernité s’attend à vaincre le malheur, la finitude et la mort.

 

Au regard d’une telle attente, les deux totalitarismes du XXe siècle apparaissent tout à la fois comme le couronnement tragique, l’apogée du règne de l’homme démiurge et la fin du rêve de l’homme moderne. Notre temps, à l’aube du XXIe siècle, est celui de la modernité « tardive » dont l’acte de naissance est celui d’une affreuse déception après l’effondrement de ces idéologies. Mais si l’homme d’aujourd’hui ne se comprend plus comme le centre de l’univers, qu’il ne peut se refaçonner à volonté et qu’enfin il ne peut éviter le mal, que lui reste-t-il sinon un sentiment d’effroi et de vide quand toute idée de progrès s’est évanouie ? Observer notre temps est donc une tâche multiple qui justifie la pluralité des disciplines dans cet effort de compréhension. Il s’agit de comprendre quels référents et principes ont été détruits et quels autres peuvent les remplacer. Poser la question de la nature du « rien » aujourd’hui, c’est aussi poser la question du degré de rupture ou de continuité entre la modernité des totalitarismes du XXe siècle et notre modernité tardive en ce début du XXIe siècle.

 

La crise du sens dans le monde postmoderne

 

Les deux conférences de Jean-François Mattéi (11-47) attaquent de front le principe même de la modernité en s’interrogeant sur les conséquences d’un renoncement à la transcendance. Le diagnostic est sans appel : « L’effondrement de la transcendance a détruit, avec le regard qui se portait sur elle, l’œuvre qui protégeait le dépôt du sens. » Or l’absence générale de sens dans le monde moderne lui interdit non seulement d’avancer vers un terme déterminé mais aussi d’accéder à son propre sol. Autrement dit, ce renoncement est un déracinement qui maintient la modernité dans une crise permanente jusqu’à en faire une caractéristique de son identité.

 

Chantal Delsol accentue l’idée de rupture en signalant « la fin du temps fléché et le retour du mythe du combat » (49-61). Si à l’époque des Lumières, l’attente du salut se sécularise et se transforme en vision du Progrès, selon un horizon purement immanent, le double constat amer que le progrès ne conduit pas au bonheur et qu’un progrès matériel ne s’accompagne pas automatiquement d’un progrès moral remet profondément en question les promesses du temps fléché, aussi bien dans sa version chrétienne que moderne, qui est celui de l’histoire et de son achèvement. C’est alors le mythe du combat incessant entre l’ordre et le chaos qui refait son apparition comme socle principal de l’histoire humaine, laquelle redevient, par là, circulaire, puisque justement réduite à l’alternance de l’ordre et du chaos. Les deux conférences de Jean-François Mayer (directeur de l’Institut Religioscope à Fribourg en Suisse) illustrent parfaitement cette thèse en s’intéressant à la résurgence des mouvements et espérances millénaristes à l’occasion de l’année 2012 (167-188). Les spéculations autour de 2012 nous montrent en effet que « nous ne sommes plus dans un univers chrétien mais bien dans un imaginaire où se croisent les entités d’origines les plus diverses » : éléments de mythologies concurrentes au message chrétien, référence au calendrier maya, etc.

 

Dominique Schnapper (sociologue et ancien membre du Conseil constitutionnel) et Guy Hermet (ancien directeur du Centre d’études et de recherches internationales de l’Institut des Sciences politiques) apportent un éclairage politique, le premier en s’interrogeant sur le communautarisme qui traverse nos sociétés (63-89), le deuxième en épinglant l’optimisme démocratique qui s’apparente fort à une forme de paresse mentale (91-111). Poser la question du communautarisme revient à souligner le risque de corruption de l’égalité vers l’indistinction. Car si toute distinction est ressentie comme discriminatoire, toute différence comme inégalitaire et toute inégalité comme inéquitable, c’est la démocratie elle-même qui tend à se corrompre en devenant extrême, plus exactement démesurée. Or « la distinction des diverses ordres de la pensée et de la vie sociale est la condition même de l’exercice de la raison en même temps que la démocratie » (71).

 

L’homme, maître et possesseur de la nature ?

 

Une autre série de conférences interroge la place de la science dans la modernité tardive. En s’interrogeant sur ce « que veut la science » (113-128), Monette Vacquin (psychanalyste) constate aujourd’hui une attente démesurée d’une science encore jeune, la biologie, dont on exige qu’elle réponde à toutes nos questions : qui sommes-nous et comment devons-nous vivre ? C’est ainsi que subrepticement la science a opéré un glissement hors de son champ traditionnel. L’investigation des lois de la nature doit devenir celui des mystères de notre propre vie. Avec une tentation grave d’une allégeance du droit positif à la science, le culte occidental de l’objectivité conduit à la mutilation symbolique de la civilisation. « La Genèse comme récit laisse la place à la génétique comme preuve ».

 

Dominique Lecourt (philosophe et professeur à l’Université Paris-Diderot) montre cette tentation de la biologie à vouloir devenir la base scientifique des sciences humaines et sociales à travers la question du créationnisme et du dessein intelligent. Certains biologistes transforment la théorie de l’évolution en religion séculière capable de tout expliquer, y compris les phénomènes moraux et religieux. Mais on ne peut se contenter ni de la science pour penser ni de la religion pour vivre. Jamais une vérité scientifique ne pourra remplacer notre effort de représentation sur le sens de notre condition et de l’existence humaine. C’est ici de la part de l’auteur un plaidoyer pour la place de la philosophie, comme discipline capable de distinguer les différents ordres de la pensée, non pour les enfermer dans une concurrence destructrice mais tout au contraire pour montrer leur indispensable complémentarité.

 

Cette série de conférences pourra apparaître au lecteur pressé comme une longue lamentation des impasses de notre monde sans apporter de remède. Il nous semble cependant que le remède est à repérer dans la méthode utilisée pour observer notre modernité tardive. Contre une rationalité scientifique et technique excluant la légitimité d’autres rationalités tout aussi réelles (notamment philosophiques et théologiques), ce livre nous montre que la tension inhérente à la nature de l’homme entre l’universel et le particulier requiert tout au contraire une sagesse sachant utiliser à bon escient l’apport de chaque rationalité (voir la dernière conférence magistrale de Miklos Vetö qui conclue ce livre).

 

Rédigé par Nicolas Vinot Préfontaine

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