Choisir

Publié le 30 Novembre 2012

Accepter est un acte difficile que seul un individu en relation avec lui-même peut effectuer.

 

Se retrouver dans une impasse ou une situation qualifiée d’impossible nous amène souvent à regretter notre choix : « Qu’est-ce qui m’a pris de m’embarquer dans une telle situation, j’aurais dû choisir une autre voie ! » On se met alors à examiner de plus près les conditions du choix : n’ai-je à imputer la motivation de ce choix qu’à ma seule initiative ou suis-je en train de réaliser que je me suis peut-être laissé entraîner sans raison bien fondée ? Heureusement notre vie au quotidien n’est pas faite de cas extrêmes. Les grandes décisions de vie ne sont pas à reformuler de fond en comble au sortir du lit. Mais ma journée peut se laisser facilement couvrir d’une multitude de demi-teintes où le discernement du bon choix se brouille jusqu’au risque parfois de se demander pourquoi on n’est pas plutôt resté couché ! Tous mes choix au quotidien sont pourtant portés par un choix fondamental dont la structure majeure est celle d’un consentement au choix dont je suis moi-même le destinataire. Je peux choisir à mon tour car je suis depuis toujours déjà choisi. L’horizon de mes choix s’avère ainsi essentiellement interpersonnel, me donnant la juste distance par rapport à tout ce qui est. C’est sur cette double réciprocité entre choix majeur (ou choix fondamental) et choix mineurs (ou choix quotidiens) d’une part et entre les dimensions actives et passives de nos choix d’autre part, que je souhaiterais attirer notre attention en ces quelques lignes.

 

Je n’ai pas choisi !

 

Le vertige peut tout d’abord nous prendre lorsque nous réalisons tout ce qui échappe purement et simplement à nos choix les mieux formulés. La plus grande partie des données de notre vie humaine précèdent nos choix : le fait même de notre existence comme de notre destinée ultime, notre corps, notre caractère et notre inconscient. La vie a ainsi commencé sans moi et c’est sur ce fond de nécessité que mes propres projets se sont déployés et se déploient. Il ne s’agit certes pas de nier notre réelle liberté, mais voici qu’il s’agit toujours d’une liberté qui a débuté. Mon projet de vie s’étale le long d’une durée avec un point de départ qui m’échappe irrésistiblement. Toute la question n’est-elle pas alors de savoir si cela constitue un vide à combler à tout prix ou tout au contraire un lieu charnel d’enracinement ? Oui, l’être humain est un être radicalement limité ou, pour employer des termes plus philosophiques, l’homme est foncièrement marqué par la finitude. Il n’existe ainsi de libération vraie que celle qui prend acte de cette finitude radicale. Mais c’est dire pareillement que le chemin de liberté est toujours un chemin où l’on apprend à reconnaître que l’on n’est pas tout-puissant ni dans la “constructivité “ ni dans la “destructivité” de soi-même.

 

La juste inquiétude ne devrait donc pas venir de la reconnaissance de notre incapacité à décider de tout ou de tout réaliser, mais de l’expérience que le sens et la valeur n’émanent pas de nous comme trace de notre désir, lorsque nous acceptons de recevoir en pleine figure des questions sans réponse et de traverser l’existence avec ce poids de pierre. L’homme n’est pas doté de sens, mais il se reconnaît doué de sens. Le vertige peut en effet nous prendre non pas seulement en fonction de ce qui précède inéluctablement nos choix mais tout autant quant à leur issue véritable ! Mes choix terrestres sont-ils vraiment importants ? La mort ne vient-elle pas de toute façon tout détruire ? Or ici la doctrine chrétienne de l’immortalité personnelle et de la résurrection nous rappelle le prix infini de notre vie actuelle se concluant par une mort elle-même unique. La vie éternelle n’est pas une vie de rattrapage après le grand passage. La vie éternelle est déjà commencée ! Ainsi si d’un côté nous ne nous confondons purement et simplement avec ce que nous avons déjà vécu, il y a d’un autre côté quelque chose en moi d’indifférent au temps, qui n’y est pas soumis, qui reste jeune, intact. Nous parvenons alors à un premier résultat : l’être de l’homme met plus en jeu que ce qui est de fait ici et maintenant. Il nous appartient d’avoir un avenir. Le temps nous engage éthiquement à exister dans le double horizon d’une finitude empirique et d’une absoluité de sens. Notre présence au monde n’est pas close, l’immanence autorise une transcendance.

 

Suis-je toujours l’auteur pleinement maître de mes choix ?

 

Limités par des conditionnements parfois considérables (somatiques, psychiques, sociaux), nous nous posons parfois la question si l’homme garde toujours une zone de liberté qui lui permet de croître en humanité. Mais il n’est de véritable liberté que celle qui prend pleinement en compte le réel dans toute son ambiguïté, voire dans ses contradictions. Nous existons, mais nous ne savons pas définir l’existence qui reste une source inépuisable de surprises comme de déconvenues ! Le regret d’un choix malencontreux m’expose face à moi-même. Je fais l’expérience d’une division intérieure. C’est ainsi qu’il nous est possible de distinguer entre « je » et « moi ». En amont de la succession de mes choix, de mon histoire, il y ce « je » qui surplombe tout ce qu’il possède, tout ce qu’il vit et traverse. Or « je » n’est pas toujours content de « moi » ! Pris dans l’apparaître, dans les multiples masques par rapport à mes différentes obligations quotidiennes, le chemin de l’intériorité se perd et le goût de la vie s’affadit. Etre plus s’identifie alors à avoir plus, tandis qu’il s’agirait bien au contraire de se dégager de ces choses qui cachent l’horizon. Mais je remarque par ailleurs que si l’émotion en moi est fugace, le sentiment se forme peu à peu, dans la durée, et ouvre aux valeurs supérieures qui me donnent la force de dire un jour : « Je me donne à toi ».

 

Il est souvent fait remarquer que, dans une prise de décision, c’est le premier pas qui coûte : franchir la porte du monastère par exemple ! Or il ne nous semble pas que ce soit surtout au premier appel que la réponse s’avère difficile, mais quand l’usure, la fatigue ou l’échec a miné notre âme. La vraie réponse ne vient en réalité qu’au second temps. Je rentre au monastère pour certaines raisons, mais je reste pour d’autres ! Ainsi loin d’être une contre-indication, l’épreuve de la découverte de notre incapacité fondamentale constitue le réel point de départ. Avant, ce n’était qu’un galop d’essai dont l’aspect brillant masquait la fragilité… Entre-temps l’impression ou la volonté de toute-puissance a laissé la place au juste désir qui nous comble en accentuant notre soif de plénitude. C’est ici qu’humilité et patience apparaissent comme des instruments spirituels majeurs afin de renoncer au double purisme du “tout ou rien” et du “tout, tout de suite”. C’est en définitive quêter son humanité dans les compromis des décisions toujours imparfaites et dans la lenteur du temps. C’est bien pourquoi humilité et patience sont au cœur de toute vie spirituelle. L’apprentissage de la vie tout court n’est-elle pas toujours un apprentissage du travail du temps ? Car devenir homme, c’est tenter de transformer la durée en histoire la plus signifiante possible. Et cette histoire ne se construit que par un exercice suffisant de la mémoire, que par un minimum d’assomption de nos erreurs et fautes passées, que par un certain “travail de deuil” mené sur quelques-uns de nos rêves, que par une espérance suffisante d’un avenir vraiment humain.

 

Suis-je seul à choisir ?

 

Le constat d’un échec, même cuisant, ne doit pas nous amener à vouloir fuir notre être propre ou y échapper, mais tout au contraire l’humble reconnaissance d’une fausse route dans notre vie peut nous inciter à mettre notre vie personnelle en relation avec ce qui est en mesure de lui conférer sa véritable dimension que je n’aurais jamais pu obtenir par une simple continuité d’actes. Autrement dit, l’invitation pressante à faire reculer les limites n’est pas une invitation à les nier mais à les transformer comme relais à ce qui m’advient d’au-delà en moi et très souvent par autrui. Ici il faut sans doute dissiper un possible leurre : l’appel à un bonheur sans mélange est parfaitement contraire au bonheur ! Etre heureux n’est jamais un état pur : dans le moment même où l’on ressent le bonheur, on vit dans la satisfaction de l’avoir atteint et dans l’inquiétude de le perdre ! Le bonheur ne peut pas correspondre à une suspension du ressenti, à une annulation de tout désir : être heureux, c’est encore désirer. Le bonheur, même le plus grand, n’est donc pas absolu ; il implique l’inquiétude et l’inconfort du désir, qui n’est ni tristesse ni malheur, mais qui n’est pas non plus vacuité, hébétude. Le bonheur pur serait ainsi le comble du malheur, car il serait la mort du désir. Ce dernier est comme l’aiguillon, la pulsation et le rythme du bonheur. Sans ce désir, il n’y a pas bonheur, mais apathie, vide.

 

Habité par le vrai désir, je me découvre ainsi invité à toujours plus consentir à moi-même et aux autres comme à l’hôte intérieur qui m’habite silencieusement. Je ne suis pas en effet donné simplement à moi-même : il me faut encore me recevoir activement en signifiant l’origine du don que je suis afin de rendre sensée ma propre réponse et m’ouvrir ainsi un chemin personnel d’humanité. Voilà un deuxième résultat de notre réflexion : je n’ai pas à donner un sens à ma vie car ma vie la plus personnelle est depuis toujours un don qui lui confère sa signification la plus précieuse. Exister, n’est-ce pas finalement sortir de soi pour se donner à son tour et entrer ainsi dans un mouvement de reconnaissance et d’amour : quelque chose qui déborde toute logique rationnelle, que l’on pratique avant de le comprendre, puisque c’est en faisant la vérité que l’on vient à la lumière ? La connaissance vient avant l’amour lorsque nous avons à prendre des décisions concrètes et à assumer la responsabilité de nos actes. Mais il faut aimer la vérité pour la comprendre : il y aurait un conflit mortel entre la raison et la vérité si celle-ci n’était pas d’abord aimée avec humilité. La faculté du réel est l’amour plus que l’intelligence. Le propre de l’amour est de commencer, sans se laisser déterminer par rien d’autre que lui-même. Il n’agit ni par routine ni par réaction, mais à coups d’inventions.

 

Rédigé par Nicolas Vinot Préfontaine

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