A la recherche de fondements: foi et raison au risque du fondamentalisme

Publié le 28 Octobre 2012

Si j’ose affirmer que ma foi, dans le cas où elle est vraie, l’est nécessairement pour tout homme, il y a beaucoup de chances pour que l’on me reproche un fondamentalisme religieux inacceptable. Tout au plus puis-je me permettre de dire qu’elle est vraie pour moi seulement. Ma vérité ne peut contraindre les autres et je dois tolérer que chacun ait sa vérité. Mais qu’entend-on par tolérance ? S’agit-il simplement d’écouter patiemment quelqu’un d’autre qui ne partage pas mon opinion ? Ou s’agit-il de concéder à l’opinion adverse le même degré de vérité que la mienne propre ? Mais comment alors ne pas tomber dans une inévitable contradiction ?

 

Nous n’avons pas affaire ici à une pure question d’école, mais bien à un phénomène actuel de société. A partir du moment où beaucoup de repères s’estompent, qu’ils soient d’ordre religieux, moral ou culturel, le besoin se fait ressentir de souligner les points communs plutôt que les points de divergence. On ne se dispute pas, mais on essaie de comprendre que l’autre est justifié dans sa position qui peut être pour moi complètement inaccessible. Mais si tout le monde a par principe raison, à quoi bon promouvoir le dialogue ?

 

Entre vouloir d’une part comprendre toutes les conceptions du monde et ne plus en avoir une pour soi-même, et vouloir imposer par la violence sa propre vision du monde d’autre part, s’ouvre sans doute une autre voie, qui consiste à respecter la capacité de vérité de chacun. La hantise devant toute forme de fondamentalisme, non seulement religieux, mais aussi politique, économique, social et philosophique, peut conduire à refuser tout fondement, ce qui ne semble pas moins dangereux. S’il n’y a plus de fondement absolu de la vérité, si toutes les valeurs ne sont que conditionnées culturellement et changent nécessairement au cours du temps, alors aussi la valeur de la tolérance. A première vue une infinité de choix peut être ressentie comme libératrice, mais il reste toujours au fond un sentiment de peur, notamment compensé par la recherche vers de nouvelles sécurités et de structures fortes.

 

La foi à la recherche d’un fondement : d’un fondamentalisme religieux au fondement de la religion

 

Ce que l’on entend aujourd’hui communément par fondamentalisme religieux prend sa source à la fin du XIXème siècle dans le cadre des Eglises libres protestantes aux USA. En 1910 est édité le premier volume d’une oeuvre en comprenant douze, ainsi intitulée : The Fundamentals - A Testimony to the Truth. Il s’agit de défendre les vérités fondamentales de la foi chrétienne contre une certaine théologie libérale alors en croissance. Le mot d’ordre est : retour aux fondements ! Notamment à la Bible, comprise comme infaillible dans sa lettre même. C’est une réaction face à une mise en question des fondements de la foi biblique. On y répond par certaines méthodes exégétiques, elles-mêmes considérées comme fondements.

 

Sans pouvoir ici détailler les multiples facettes de ce fondamentalisme (qui ne peut être confondu ni avec le fondamentalisme juif ni avec celui de l’Islam), il nous semble cependant possible de dégager le vice foncier de cette attitude : il perd de vue le fondement de l’ensemble pour élever des aspects particuliers en piliers de la foi. Le particulier ainsi haussé au rang d’une légitimité générale, se voit décliné en autant de comportements, coutumes et mœurs spécifiques. Or la foi ne se laisse pas réduire à des principes, même intangibles. Elle constitue un tout organique de plusieurs vérités, qui ne sont en réalité ensemble qu’une seule vérité, qui porte et influence notre vie. Le rôle premier d’une religion n’est pas de dicter des actions spécifiques, mais d’être porteuse de sens et par là-même de motiver les croyants à être les acteurs d’action en cohérence avec le fondement de leur foi. Ce sens précède tout rôle fonctionnel, ce qui est la meilleure garantie d’échapper aux prises de besoins étatiques et à la volonté d’utilisation politique. Le point décisif est qu’une religion repose sur une conversion qui ne peut être accomplie que par une conscience personnelle pour permettre une relecture “herméneutique” de son agir dans une finalité éthique. Et il est de l’essence même d’une certitude religieuse de ne pouvoir renoncer à son exigence de vérité. Mais une vérité religieuse ne peut être contemplée comme une vérité en soi, comme une idée platonicienne que l’on atteint d’autant mieux qu’on s’élève au-dessus des turbulences humaines et du devenir historique des hommes. Cette vérité est appréhendée par un sujet humain qui participe au drame de son temps. C’est une vérité divine et humaine à la fois. Une vérité qui nous éclaire d’autant plus sur Dieu qu’elle saisit l’homme dans son histoire intime et collective.

 

Le savoir à la recherche de son fondement

 

La réprobation si omniprésente d’un fondamentalisme religieux ne doit pas nous empêcher de repérer aujourd’hui les signes d’un fondamentalisme de la raison non moins dangereux : une logique du marché par exemple qui réduit l’homme à sa dimension économique (homo oeconomicus) jusqu’à considérer la personne humaine comme un produit monnayable. D’une façon plus générale, un problème complexe conduit souvent à recourir à des solutions simplifiées en faisant l’économie de sonder le cœur même de la réalité en question. Fondamentaliste est précisément le refus d’une distinction entre ce qui doit rester intangible et ce qui doit évoluer. Mais contrairement à un esprit des Lumières forcené il ne suffit pas dans biens des cas d’être raisonnables, affranchi de valeurs et d’objectifs. L’exigence est autre.

 

La tentation d’un fondamentalisme de la raison peut paraître séduisante afin de se protéger devant l’éclatement du savoir. Le statut de la connaissance aujourd’hui peut en effet se caractériser à la fois par une désintégration du savoir (de plus en plus d’hommes savent de moins en moins sur toujours plus de choses) ainsi que par une spécialisation du savoir (de moins en moins d’hommes savent de plus en plus sur toujours moins de choses). D’un côté une pluralité des opinions, des styles de vie et des systèmes de valeur semble rendre hypothétique la découverte d’un fondement commun. D’un autre côté, une position unilatérale des sciences expérimentales érige tout savoir sur le modèle du savoir empirique et considère seulement comme objet potentiel de recherche, ce qui se laisse expérimenter et mesurer.

 

Le savoir humain peut-il cependant se soumettre à cette contrainte ? L’esprit humain lui-même ne peut jamais être considéré comme objet de recherche, sans rester toujours le sujet de cette recherche. Il appartient pour une part au monde expérimental et participe d’autre part à l’esprit du savoir, qui transcende nécessairement le champ d’expérimentation. De même lorsque j’énonce quelque chose, je dis non seulement quelque chose mais j’affirme que ce que je dis est vrai. Si en ce sens je ne prétendais pas à la vérité, mon énoncé pourrait être intéressant sur le plan psychologique, pédagogique, sociologique ou politique, mais elle devient inconsistante sur le plan philosophique. En toute argumentation, il est question de vérité comme étant la valeur déterminante. Il s’agit de rendre honneur à la vérité, ce qui au-delà d’une simple rectitude grammaticale en appelle à l’exercice de la conscience morale. Jamais un consensus extérieur peut m’autoriser à faire l’économie de ma conscience personnelle. Objectivité n’est pas simple inter-subjectivité (un fondamentalisme est toujours une forme de subjectivisme). Serait-ce que la vérité est à elle-même son propre fondement ?

 

Inévitable vérité entre énigme et mystère

 

Le rôle irréfutable de la conscience morale humaine nous semble une voie privilégiée pour reconnaître l’existence en même temps que le besoin d’un fondement qui rende un agir humain possible dans la durée. Mais ce fondement que nous pouvons appeler également vérité n’est pas de l’ordre de la démonstration, mais de celui du témoignage. Ici une distinction entre énigme et mystère peut nous permettre de rendre compte que la recherche d’un fondement ne choisit pas entre foi et raison, mais participe des deux, en évitant cependant toute absorption, où par exemple les degrés du savoir disparaissent au profit d’un seul acte de foi et par là-même hypertrophié. Les sciences empiriques s’efforcent de résoudre des énigmes, qui cessent de l’être une fois résolues, la confrontation avec le mystère (qu’il soit religieux ou autre) renforce celui-ci, non pas dans l’irrationalité mais dans ce qui transcende l’ordre de la raison.

 

L’ambition contemporaine du panoptique ne doit-elle pas s’effacer au profit d’une conviction : le réel n’est ni dans la sur-exposition, ni dans la transparence totale. Il ne se force pas, c’est tout le contraire. Il a part au mystère, qui est justement dans ce lieu de nous-même, du monde et des autres où tout ne se voit pas. N’est-ce pas dans un relatif dénouement de l’esprit, du cœur et des yeux, que l’on tombe vraiment dans le réel, et que s’inventent, s’avancent ou encore s’imposent des voies, des langages, et jusqu’à notre propre existence dans la singularité de son expression.

 

En conclusion, ce n’est pas la connaissance scientifique qu’il s’agit de tenir à distance, c’est la clôture naïve d’une pensée, l’impérialisme d’une démarche, la fatalité destructive d’une domination univoque. De la même façon, ce n’est pas la quête religieuse qu’il faut orgueilleusement refuser, c’est le dogmatisme figé, le refus clérical du questionnement, la crainte superstitieuse de la raison critique... le principe d’humanité ne se situe-t-il pas très exactement dans cette distance obstinément maintenue, ce chemin tenu ouvert? Impossible de se cacher derrière la complexité pour éviter l’effort de comprendre. Tenter d’avancer dans le déchiffrage de ce monde qui est le nôtre est possible. Ce n’est pas hors de notre portée. Ce n’est pas un luxe cérébral. Tenir ouvert le chemin de la pensée est une responsabilité commune et individuelle. L’humanité n’est pas héréditaire !

 

 

 

 

Rédigé par Nicolas Vinot Préfontaine

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