De l'engagement

Publié le 23 Décembre 2015

« Oui, mais il faut parier. Cela n’est pas volontaire, vous êtes embarqués ! » La célèbre injonction du pari pascalien semble toujours bien actuel. L’impossibilité de ne pas choisir rend-elle pour autant notre nécessaire engagement plus facile ?

 

Nous traversons à l’évidence une crise de confiance profonde. Si un des piliers de la culture européenne est l’autocritique, le questionnement, le doute, cette autocritique s’est transformée en un autodénigrement, encourageant une vision négative de la civilisation occidentale. Nous restons obnubilés par l’ombre des Lumières, oubliant leur espérance cosmopolitique d’un perfectionnement universel des relations entre les peuples. Or la force de l’autocritique peut être vécue comme ressourcement, comme recréation. Tout au contraire le dénigrement systématique de soi risque de favoriser une forme de paresse de la minorité que dénonçait Kant quand il écrivait : « Il est si facile d’être mineur ! » pour signifier le confort du renoncement à la liberté de juger et de décider. C’est finalement à redécouvrir la valeur de l’engagement que nous sommes invités.

 

 

L’engagement à contretemps

 

Au cours de notre vie, nous sommes immanquablement amenés un jour à « prendre » un engagement. Signifier le plus souvent par la parole que nous donnons, par la promesse que nous faisons, l’engagement est un investissement de soi dont le retour n’est pas de l’ordre du calcul. Nous payons le plus souvent de toute notre personne. Nous mettons en jeu notre liberté et notre jugement. Il nous faut prendre conscience de ce que nous faisons et de pourquoi nous le faisons. Si engager signifie « mettre quelque chose en gage », ce gage est notre personne elle-même qui abandonne une position de simple spectateur. Il s’agit alors de l’acte d’une liberté concrète à partir de la prise de conscience des liens irréductibles que nous entretenons avec le monde dans lequel nous vivons et vis-à-vis des autres libertés avec qui nous vivons.

 

  Il serait pourtant tentant de revendiquer l’air du temps afin de s’exonérer de son propre engagement. Le militantisme a mauvaise presse de nos jours. Une culpabilité en quelque sorte officialisée n’a-t-elle pas fini par faire office d’enveloppe protectrice au moment où les dangers qui menacent le monde réclament du courage et de l’initiative ? Il ne s’agit évidemment pas de plaider pour l’hégémonie ni pour la violence mais pour la force, au sens intellectuel et moral que lui donnait par exemple Emmanuel Mounier. Dans son livre Le Personnalisme, Mounier écrit pour notre propos cette phrase décisive : « Nous ne nous engagerons jamais que dans des combats discutables sur des causes imparfaites. Refuser pour autant l’engagement, c’est refuser la condition humaine. » Mon inaction m’engage autant que mon action. Une vie véritablement morale n’est pas une vie immaculée, c’est paradoxalement accepter d’avoir les mains sales, au moins en raison de nos chutes inévitables. C’est pourtant bien dans la mesure où l’homme s’engage qu’il devient homme. Nous sommes ainsi confrontés au paradoxe d’une volonté humaine qui ne peut gagner sa liberté que dans le fait de se lier elle-même à une tâche.

 

 

L’ajustement de l’engagement

 

S’engager est indissociable d’un effort et d’un art de vivre qui implique un prix à payer, celui de risquer sa vie si celle-ci n’est pas en adéquation avec une certaine vision qu’elle a d’elle-même. La notion de risque est à souligner. L’engagement ne ressemble pas à une place forte, à une position circonscrite, définie une fois pour toutes. Ainsi il ne suffit pas de s’engager une seule fois : l’engagement reste toujours à faire et à prouver. Vivre en cohérence ses engagements réclame un devoir permanent, celui de s’ajuster à la vérité. Or s’ajuster, opération qui associe les exigences de la justesse et de la justice, c’est tout le contraire de « s’adapter », compris comme l’acte de se conformer aveuglément aux nécessités de l’heure. S’ajuster, c’est trouver, souvent dans la difficulté et dans la peine, le moyen de pratiquer un engagement dont les principes certes ne sont pas négociables et se présentent à nous sous les espèces d’un impératif, mais dont les conditions d’application n’en restent pas moins à inventer en permanence.

 

  L’engagement ne se présente pas comme une simple étape à franchir à un moment crucial de notre parcours mais comme une certaine manière de tracer son chemin, de s’orienter par la pensée dans le monde, en en redessinant à chaque fois la configuration à nouveaux frais. L’engagement est donc un état d’esprit, une manière de vivre. S’engager, ce ne peut être non plus de fixer tel que doit être le monde nécessairement d’une manière définitive. Sa détermination réside dans la mise en mouvement de soi-même le plus fidèlement possible. Nous ne pouvons donc confondre engagement et certitude. L’avenir sera toujours par définition incertain. L’engagement ne vit pas de prescience mais de vigilance et se met en mesure d’interroger tous les domaines d’objectivité que nous rencontrons sur notre chemin comme des valeurs qui y sont en jeu. L’engagement n’a ainsi rien à voir avec l’embrigadement borné. Il est tout au contraire l’œuvre subtile d’une liberté, faite d’humilité et d’attention. Il s’agit de se laisser interpeller par ce que nous vivons.

 

 

L’engagement comme responsabilité personnelle

 

Être moralement fort implique d’assumer une vraie responsabilité, et c’est précisément ce qui empêche d’être violent et de dériver dans des manifestations extrêmes de ressentiment. Oser s’engager, c’est saisir le caractère irremplaçable de ma responsabilité. « Le bien est une chose qu’il faut faire séance tenante, sur-le-champ » (Vladimir Jankélévitch). La délégation est impossible. Cette chose qu’il faut faire, c’est moi qui dois la faire et non pas quelqu’un en général. Telle est sans doute la difficulté. Car le « on » est le plus souvent notre viatique habituel. Notre vie journalière est le fruit de ce « on ». On vit sans vivre. On vit en attendant et la mort et la grâce, mais de façon si peu différenciée qu’on manquera les deux.

 

  Le courage de l’engagement, d’une certaine manière, c’est déjà cela : l’autre nom d’un rendez-vous avec soi-même. Il convient alors de remarquer que tout engagement implique un travail sur soi-même. La difficulté de l’engagement n’est pas seulement de tenir telle promesse mais aussi de se maintenir soi-même en possibilité d’être travaillé jusqu’au bout, jusqu’à la trame par cette même promesse. Paradoxalement le véritable engagement réclame que je ne « colle » pas avec lui, que je n’opère pas avec lui une identification indue au risque sinon d’empêcher une saine circulation entre ce que je suis et ce que je fais. Tenir son engagement, c’est aussi maintenir ouvert son être le plus profond à ce qui se fait en moi à mon insu. Je m’engage en profondeur du fait que je suis tout autant engagé par ce que d’autres font pour ou contre moi.

 

 

L’engagement comme œuvre collective

 

Nous venons de constater que l’engagement peut se révéler comme un outil qui préserve le sujet de sa propre érosion. Il protège par là même contre l’entropie démocratique. L’engagement est enfin un outil de leadership bien sûr, mais où il s’agit de s’engager ensemble dans la même recherche dont le terme n’est pas fixé d’une manière définitive. Il nous faut au contraire en redessiner les contours au fur et à mesure que nous nous dirigeons vers lui alors que chacun s’efforce de suivre son propre élan. L’engagement du chef par exemple n’est pas une course en solitaire, mais une traversée commune où chacun est encouragé à tenir sa place. Tout engagement se vit en cercles concentriques. Nos décisions ont toujours une dimension commune. L’important n’est pas d’avoir des relations mais d’être en relation. Je peux avoir beaucoup de relations et continuer à vivre et à penser comme si j’étais seul. Or s’engager, c’est rentrer en relation, c’est vivre la relation avec autrui comme constitutive de mon être le plus personnel. Si mon engagement est toujours affaire de ma responsabilité la plus personnelle, il est aussi une œuvre collective et affaire de culture. Je m’engage car la relation avec autrui est le meilleur gage de ma personnalité.

Rédigé par Nicolas Vinot Préfontaine

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