Le bonheur avant tout ?

Publié le 11 Mai 2015

Article paru dans La Revue d'Etudes, n° 1065, mai 2015, p. 12-13.

 

Le bonheur semble être la cible facile exploitée par les plus médiatiques de nos philosophes nationaux, assurés de recueillir les plus grands suffrages. Monopolisant les rayons « Développement personnel » des libraires, le bonheur est pourtant une question aussi vieille que la philosophie, au point que certains y voient la raison d’être de celle-ci. Posons-nous alors franchement la question : que faut-il faire pour être heureux ?

 

 

Le bonheur pour tous

 

A l’évidence, de la philosophie à haute dose mais cette évidence se heurte cependant au constat que bien souvent la chance tout simplement contribue aussi au bonheur. Reconnaître une part de hasard nous permet dans un premier temps de nous interroger sur la possibilité de nous rendre heureux par soi-même, indépendamment d’aucune condition extérieure. Deux caricatures s’offrent à nous : le petit bonheur bourgeois avec sa maison, sa voiture et son grand écran ou le bonheur désincarné d’une simple disposition d’esprit méprisant les réalités de ce monde. Le recours fréquent à la pensée du philosophe Spinoza tend à favoriser la deuxième tendance. A la course effrénée d’une consommation qui a perdu sa raison d’être, il convient de prendre une saine distance et redécouvrir impérativement notre solidarité avec l’ensemble de la réalité, sans chercher à faire valoir une place privilégiée à l’homme. Cessons de vouloir être « un empire dans un empire » et travaillons l’acquiescement. Le bonheur est ce sentiment de plénitude, comme une irrésistible adhésion. C’est par notre oui de ferveur que nous devons nous unir à l’existence. Notre interrogation sur le bonheur reçoit ainsi une forte connotation cosmologique, réjouissant tous ceux qui veulent faire tomber l’homme-roi de son piédestal. Au cas où vous croyez pour votre propre compte pouvoir faire l’économie de cette question explicite du bonheur dans votre vie, un autre philosophe, Pascal, remarque son extension universelle : « Tous les hommes recherchent d’être heureux. Quelques différents moyens qu’ils y emploient, ils tendent tous à ce but. » Puisque décidément, il ne semble pas possible d’y échapper, posons-nous à nouveaux frais la question du bonheur.

 

 

Le bonheur toujours

 

Comme toujours dans le cas d’une question si générale, il convient de distinguer soigneusement les notions en jeu. Il apparaît tout particulièrement opportun de distinguer entre désir et besoin. Au principe du désir sourd une tendance qui ne s’arrête jamais quand le besoin s’épuise à sa satisfaction. L’homme a des besoins, mais il est avant tout un être de désir. Nous en faisons l’expérience amère avec le phénomène de l’ennui, non passager mais durable qui devient alors le pire des malheurs car nous ne savons justement plus quoi désirer. Or il n’y a pas de bonheur sans une secrète tension, autrement dit sans la secrète vitalité d’une attente. Nous avions noté jusqu’à  présent une prétention cosmologique puis universelle du bonheur, il nous faut désormais souligner sa dimension paradoxalement temporelle. Il n’y a pas de bonheur hors du temps. Dimension paradoxale, car le manque de temps semblait être notre premier ennemi quand il se révèle aussi comme l’indice d’une autre façon de vivre le temps, comme l’accomplissement jamais satisfait d’une tendance. A la question lancinante « es-tu heureux ? » pouvons-nous jamais répondre entièrement, à moins d’avoir déjà démissionné de notre existence temporelle ? Le bonheur n’est pas un état, c’est un horizon qui recule à mesure que nous en approchons. A la promesse d’une plénitude, d’une satiété ou d’une jouissance immédiate, l’attention à la vérité de notre être le plus profond oppose un dynamisme le plus farouche. Pourquoi cela ? Nous comprenons cette contradiction si nous étayons la distinction entre besoin et désir par celle d’immédiateté et de médiation. Le besoin recherche sa satisfaction immédiate, le plus vite possible et pour toujours. Le désir fait l’épreuve d’une joie qui renvoie à au-delà d’elle-même. Elle est médiation. Vous expérimentez le contentement dans l’acquisition de telle chose qui ne fait que se succéder à telle autre chose. Quand votre désir s’éveille par la communication d’un peu plus de vie, vous vous découvrez tout à la fois donateur et bénéficiaire. Il n’y a de vie vraiment heureuse que celle qu’on donne, qu’on suscite, qu’on éveille ou qu’on partage. Ultime distinction, il ne s’agit plus du registre de l’avoir, mais celui de l’être. Nous sentons bien qu’ « avoir » plus de vie, « vibrer plus intensément », est artificiel quand il s’agit d’accumuler les expériences. Le vrai bonheur ne semble pas obéir à cette loi d’accumulation mais tout au contraire au « dessaisissement » de soi-même, au point que la question du bonheur devient celle de savoir comment donner sa vie.

 

 

Le bonheur absolument

 

Si tel est bien le cas, cela vaudrait dire que notre préoccupation première ne devrait être justement pas « le bonheur avant tout » ! La publicité ne cesse de nous présenter le bonheur comme un impératif : « Agis toujours en vue d’être heureux ! » Si l’obsession hédoniste semble trop grossière, ce peut être l’obsession d’une vie réussie selon les critères du moment qui nous préoccupe. Encore une fois, ces différents appels à la mode souffrent d’une compréhension claire de ce que nous entendons par bonheur. La simple absence de malheur ne suffit manifestement pas. La multiplication des moments de joie ou de plaisirs suffirait-elle, mais Le bonheur ne peut être la somme des petits bonheurs. La précarité même de la vie nous apprendra la sagesse : il est vain de rechercher avant tout la satisfaction de tous nos désirs et souhaits, dans la durée comme dans l’intensité et la diversité. Prenons cependant conscience de l’alternative qui s’offre à nous. Afin de quitter définitivement cette oscillation permanente entre frustration et envie, la quête du bonheur peut changer de cible. Nous avons compris qu’il faut favoriser l’être sur l’avoir, le bonheur consistera donc à devenir soi-même, d’être accompli. Or encore une fois, la matière de la vie, incertaine et imprévisible, est contradictoire avec notre désir d’être heureux. Nous évoquions plus haut la part de chance dans la recette du bonheur. Le hasard peut tout aussi bien servir d’alibi pour contester toute fortune assurée. Pascal met le doigt sur l’enjeu qui nous taraude : « Les hommes n’ayant pu guérir la mort, la misère, l’ignorance, ils se sont avisés, pour se rendre heureux, de n’y point penser. L’impératif « le bonheur avant tout » ressemble alors étrangement à un malheureux « sauve qui peut » ! Mais ce que je suis n’est pas un bien que je posséderais comme Harpagon sa cassette.

 

 

Jamais sans la joie

 

Il y a donc fort à parier comme fort à craindre que le bonheur qu’on nous prêche à force de slogans publicitaires et de livres-recettes ne soit qu’un pis-aller et un moyen de fortune. Nous rejetons ce bonheur comme refuge contre tout ce qui l’inquiète. Concevoir le bonheur comme but premier, c’est manquer sa cible. Plus le bonheur se protège, se préserve, se réserve, et plus il se rétrécit. Le rétrécissement en question va jusqu’à faire du bonheur une question privée, un bien uniquement individuel quand il s’agit nécessairement d’un bien collectif, autrement dit civil et politique, car il en va de notre être le plus profond qui se reçoit et se donne, avant de s’enfermer dans une illusoire satisfaction. Nous disons que le bonheur manque sa cible, pourquoi ? Car il opère inéluctablement une réduction de nos véritables dimensions. Comme le montre Chantal Delsol dans sa comparaison instructive entre bonheur et joie, « le bonheur signifie : il n’y a pas plus haut que moi. […] Si l’individu veut demeurer en accord avec le monde – ce qui est la définition même du bonheur – il faut que le monde ne le dépasse pas. On écartera donc les questions angoissantes afin d’écarter l’angoisse[1]. » A la question « es-tu heureux » nous aimerions répondre par une autre question : « quelle est ta joie ? ». Peut-être dans cette certaine exactitude que nous mettons à être, à agir, à penser et à aimer en sachant que nous n’en aurons jamais fini. La joie ne puise-t-elle pas sa source dans un inconditionnel, reconnu comme tel, et que nous nous efforçons à toujours garder vivant comme horizon ?

 


[1] Chantal Delsol, Les pierres d’angle. A quoi tenons-nous, Paris 2014, p. 104.

Rédigé par Nicolas Vinot Préfontaine

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