Lire les Dialogues de Platon aujourd'hui

Publié le 13 Février 2015

Article paru dans La Revue d'Etudes, n° 1062 (février 2015), pp. 13-14.

 

 

Outre l’intérêt du philologue expérimenté pour les intraduisibles et l’inquiétude de l’étudiant à établir un « système platonicien », qu’est-ce qui conduit l’honnête homme d’aujourd’hui à ouvrir simplement l’immense corpus platonicien ?

 

Des Dialogues pour quoi faire ?

 

Théoricien génial d’un monde des Idées, homme politique malheureux rêvant d’une cité où le philosophe serait roi, il est aisé de plaquer sur notre lecture de Platon (428-348) nos idées reçues afin de recevoir la confirmation d’une pensée dominée par le procès et la mort de Socrate, ouvrant à jamais l’indispensable tâche de la philosophie. Pour l’homme de la rue cependant, attaché à bien prendre ces décisions au quotidien, lire les Dialogues de Platon ne relève évidemment pas d’un souci archéologique mais sans doute d’une audacieuse ascèse intellectuelle, qui ne demande pas moins que courage et humilité.

 

Les vingt-huit dialogues reconnus authentiques de Platon peuvent faire l’objet de lectures bien différentes. Une première possibilité consiste à prendre ces dialogues comme l’instrument de choix utilisé par Platon pour présenter Sa philosophie, au point que Socrate ne serait plus qu’un porte-parole. Une deuxième possibilité privilégie une approche « ésotérique » : les Dialogues ne sont qu’une version incomplète et préliminaire d’un enseignement oral destiné aux « forts », à ceux capables de recevoir les vérités les plus hautes. Une troisième possibilité enfin s’attache à voir en ces Dialogues non un contenu précis d’idées platoniciennes, mais par leur forme même l’exercice en acte d’une philosophie authentique. Autrement dit, les Dialogues platoniciens seraient essentiellement « maïeutiques », selon la fameuse technique socratique « d’accoucher » son interlocuteur à sa propre pensée. Ainsi Platon en nous offrant ces Dialogues promeut la réflexion philosophique autonome de ses lecteurs.

 

Un exercice spirituel

 

Cette troisième possibilité qui recueille la faveur de bien des spécialistes d’aujourd’hui a l’avantage pour nous de suggérer qu’il peut être opportun de lire Platon comme un « exercice spirituel », au sens d’un moment crucial dans notre journée ou dans notre semaine où nous nous donnons les moyens d’une saine prise de distance dans notre manière d’envisager les choses. A cet effet, il ne nous est pas nécessaire d’établir une chronologie des différents Dialogues et à vouloir y discerner la sûre maturation d’une pensée inaugurale. Nous sommes plus simplement invités à ouvrir chaque Dialogue pour lui-même. Chaque dialogue s’avère alors comme une rencontre singulière, avec une distribution originale de nouveaux personnages (en dehors de Socrate), avec un nouveau décor, un nouveau sujet. Il est à remarquer d’ailleurs que bien des Dialogues se terminent de façon « aporétique », où donc la difficulté soulevée au début ou au cours du dialogue n’est finalement pas résolue.

 

Le caractère aporétique des Dialogues peut être compris comme le refus de toute formulation qui se voudrait définitive. Il nous faut alors être sensible au fait que Platon parle à partir d’une certaine expérience de la pensée. Lecteurs d’aujourd’hui, notre exercice spirituel ne consistera pas à vouloir isoler à travers les lignes un noyau pur platonicien, mais à se rendre contemporain au mouvement de la pensée. S’il nous est possible de lire en notre temps avec toujours autant de profit ces Dialogues, c’est qu’ils sont d’authentiques discours vivants, au sens où il s’agit de discours animés par la pensée et aptes à engendrer de la pensée.

 

Le travail de la pensée

 

Inlassablement Platon nous interroge sur notre propre façon de penser. Or la pensée est une force à laquelle d’autres forces (désirs, peurs, appétit de plaisir et de puissance) résistent et s’opposent. Du même coup, penser ne peut se réduire à énoncer des thèses et à les mettre en présence. Nous avons besoin d’une véritable ascèse, exercice en grec, comme ces fameux hommes au fond de la caverne (République, Livre VII), perclus d’habitudes et ainsi empêchés de se tourner vers la lumière. Ce que chaque Dialogue de Platon invite et raconte, ce sont les aventures de la pensée. Or la pensée prend son temps afin de laisser l’âme parcourir son chemin jusqu’à elle-même et ce qu’elle pense en vérité. Il s’agit d’accepter de se mettre à l’épreuve du questionnement jusqu’à que s’éveille en nos cœurs le souci de mener une vie juste. Rien qui ne ressemble à une tour d’ivoire d’un intellectuel grincheux. Le fruit de notre exercice est d’être en mesure de parler d’une seule voix, sans être partagé. Or l’âme humaine précisément est une chose bien compliquée, théâtre de multiples forces et de multiples pulsions. Et ce n’est pas seulement avec notre intellect mais avec notre âme tout entière qu’il faut aller à la vérité.

 

S’exercer à la lecture des Dialogues de Platon est ainsi un véritable acte philosophique, qui vise l’harmonie de l’âme. Pour être en situation de chercher à vraiment savoir, il nous faut être d’accord avec nous-mêmes. Cet accord s’obtient cependant par une mise à distance salutaire. Ecouter le logos (la parole, la raison) en écoutant l’autre, se laisser examiner par ses questions, accepter sans rompre le débat de se voir mis en contradiction suppose l’exercice difficile de se soumettre soi-même au mouvement incessant de s’interroger et de se répondre. Je ne peux me contenter simplement d’interroger autrui afin d’en recevoir une bonne réponse. Que serait d’ailleurs une bonne réponse qu’une nouvelle question d’autant plus audible que je me montre insatisfait des réponses que je me suis déjà faites et que je connais l’importance de me remettre en question ?

 

L’ouverture de la raison

 

Il peut être éclairant à cet égard de remarquer la place importante que Platon fait aux mythes alors qu’il s’attache à établir les lettres de noblesse de la raison philosophique. Le mythe est compris comme la forme traditionnelle de récits, transmis de génération en génération et qui garantie ainsi le patrimoine spirituel et moral du groupe. Or le mythe comme univers spécifique de significations n’apporte pas à notre pensée des faits vérifiables mais simplement probables ou vraisemblables. La double mission du mythe précisément est d’évoquer ce à quoi les hommes n’ont pas accès de leur vivant et de les éduquer. Les mythes sont les récits qui dépeignent, dans un contexte narratif donné les modes de vie dont on suppose qu’ils doivent éclairer tous les citoyens. La permanence du mythe au sein de la réflexion philosophique fait signe vers des réalités inaccessibles à la connaissance rationnelle et pourtant conditions nécessaires de l’excellence humaine aussi bien éthique que politique. Mythe et raison sont ainsi comme les deux plans de vérité regardés comme compatibles.

 

Cet attachement de Platon au mythe est d’autant plus remarquable qu’il s’efforce de détacher la figure du philosophe de celle du sophiste de son temps. Les sophistes, véritables « nouveaux intellectuels », faisaient table rase de tout ce qui jusque-là tenait lieu d’absolu (mythe, traditions) et bénéficiaient d’un préjugé favorable : là où les philosophes prêchaient la vérité, ils prônaient l’efficacité. Lire Platon n’invite pas à la table rase mais à la prise de distance pour mieux resserrer les liens, notamment ceux de la « cité » et de l’individu. Si la déchéance des citoyens précipite la désintégration de la cité, la déchéance de la cité gâte les meilleurs citoyens. En ouvrant le corpus platonicien, nous sommes sans doute comme le jeune Alcibiade rêvant d’actions héroïques au sommet de la cité. Laissons-nous alors simplement interroger par Socrate : « …le particulier ou la cité qui auraient la liberté de faire tout ce qu’ils veulent alors qu’ils sont dépourvus d’intellect, que leur arrivera-t-il selon toute vraisemblance ? Par exemple, un malade qui a la liberté d’agir comme il le veut, alors qu’il est dépourvu d’intellect propre à guérir, et qui soit tyrannique au point de ne pouvoir se blâmer lui-même, que lui arrivera-t-il ? Selon toute vraisemblance, ne détruira-t-il pas son propre corps ? » (Alcibiade, 134c-135a)

 

Rédigé par Nicolas Vinot Préfontaine

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