La transmission en question

Publié le 16 Janvier 2015

Recension parue dans La Revue d’Etudes (Janvier 2015), p. 69-70 du livre de François-Xavier Bellamy, Les Déshérités. Ou l’urgence de transmettre, Plon, 2014, 207 pages, 17€.

 

Où situer la véritable urgence qui mérite toute notre attention : faut-il d’abord s’intéresser aux tensions économiques ou au discrédit politique qui frappe notre démocratie ? Et si l’enjeu était d’abord culturel ? L’homme privé de culture court le grave danger d’être déshérité de lui-même…

 

Le besoin de comprendre

 

L’auteur est un jeune agrégé de philosophie. Son expérience de l’enseignement se double d’un engagement politique comme maire-adjoint à Versailles. Son livre se présente comme l’exercice d’une réflexion nécessaire afin de comprendre d’abord pour lui-même le malaise qu’il ressent entre sa conception de professeur et le discours officiel de l’Éducation Nationale. Si le jeune agrégé estime son métier, c’est qu’il est l’occasion merveilleuse de transmettre un savoir, qui est aussi une culture, comme une carte spirituelle qui permet à l’élève de s’orienter aussi bien dans une longue histoire que dans un avenir où l’effort de discernement est requis. Mais voilà que les injonctions officielles instillent une autre philosophie : surtout ne pas transmettre de savoir mais simplement éveiller l’enfant dans sa propre découverte du monde. L’éducation n’a pas à transmettre d’héritage culturel (« Nos ancêtres les Gaulois… »).

 

Tout le propos de l’auteur est de montrer le désastre d’une telle conception. Pourquoi ? Car sous l’apparente généreuse idée de laisser advenir l’ingénieuse liberté de l’enfant à maturité selon son rythme… et ses caprices, nous le mettons finalement en danger de se trouver précisément sans carte afin de s’orienter dans les méandres de la vie qui ne peut être que professionnelle, au sens réducteur du terme, purement technique.  Ne pas transmettre une culture qui n’ait pas honte de son nom, c’est laisser aller notre élève sans armature intérieure solide qui lui permette de se construire avec d’autres, de pouvoir faire effectivement société avec ses contemporains.

 

Une généalogie inattendue

 

Afin d’étayer cette thèse forte, l’auteur divise son propos en deux parties. La première consiste à un parcours insolite afin de mettre à nu une sorte de généalogie de la pensée éducative moderne. L’auteur voit en effet en la volonté farouche de Descartes de se libérer de l’enseignement des Jésuites de La Flèche le premier indice d’une nouvelle fondation de la culture où le point de départ n’est pas de l’ordre d’une transmission mais d’une découverte solipsiste du sujet, appelé à reconstruire par lui-même les certitudes qui le guideront. Cette manière d’interpréter le geste de Descartes est certainement radicale et à notre avis quelque peu rapide, mais il faut sans doute aussi tenir compte des « lieux communs » issus de la pensée cartésienne qui ont pu servir d’autorité pour asseoir des idées finalement éloignées de l’inventeur du trop fameux Cogito !

 

Plus pertinent nous semble être le choix de la deuxième étape qui s’arrête au programme éducatif de Jean-Jacques Rousseau. Rien de tel pour s’apercevoir à quel point de nombreux leitmotivs modernes s’y abreuvent sans retenue ! Ne saviez-vous pas que notre élève d’aujourd’hui ressemble étrangement au bon sauvage d’hier ? Moins nous intervenons, mieux son naturel pourra s’épanouir. Mais nous oublions la déconvenue qui fut celle du Tout-Paris rousseauiste quand l’enfant-sauvage de l’Aveyron « capturé » en 1800 fut découvert incapable de communiquer avec nous.

 

La dernière étape est beaucoup plus proche de nous. Il s’agit du sociologue Pierre Bourdieu avec notamment son réquisitoire en règle  sur Les Héritiers (1964).  La culture est le propre d’une classe de privilégiés qui l’utilise comme arme de domination totalement injuste. La simple justice sociale réclamerait de se débarrasser de cet instrument de discrimination, comme par exemple la suppression encore récente de l’épreuve de culture générale à Sciences-Po.

 

L’homme en chemin vers lui-même

 

La deuxième partie s’intéresse aux conséquences d’une non-transmission de la culture, ce qui implique non seulement une conception de l’éducation mais aussi une conception de l’homme et par là-même un choix de société. Quel est l’enjeu précis de la culture dans l’enseignement ? Voici la conviction de l’auteur : « En offrant la culture qu’il lui transmet, l’éducateur lui ouvre le chemin qui le conduira vers lui-même » (123). Or ce chemin vers soi-même n’est jamais immédiat ni solitaire, mais suppose tout au contraire un long cheminement. L’auteur prend l’exemple paradigmatique de l’apparemment bête apprentissage de la chronologie de notre histoire : « La connaître, c’est pouvoir se situer dans le temps ; c’est comprendre, prendre avec soi, dans leur épaisseur propre, les périodes et les ruptures qui ont contribué à faire de nous ce que nous sommes, et ainsi mieux nous comprendre nous-mêmes. » L’homme de culture y reconnaîtra l’adage classique de l’oracle de Delphes « Connais-toi toi-même », qui n’a rien à voir avec un nombrilisme souffreteux mais est tout au contraire l’invitation à travailler sur soi-même. Car la culture a certes quelque chose de laborieux mais dont le fruit est délicieux. Il est opportun de remarquer ici le travail irremplaçable qu’effectue la culture sur nous-mêmes, pas moins de nous permettre d’accomplir notre humanité. « La culture nous transforme, non pour nous faire devenir autres, mais pour nous conduire à nous-mêmes, pour nous augmenter de nos propres capacités et nous faire reconnaître ce que nous sommes. » (124).

 

Voie royale pour parvenir à soi-même, la culture est notre nature. Le vieux débat entre « nature ou culture » ne devrait pas en être un, tant il s’agit ici d’une fausse alternative. La culture suppose d’emblée une relation essentielle avec autrui, quand le rêve d’une nature intacte nous maintient dans une solitude peut-être innocente mais certainement stérile. Si l’auteur veut bien reconnaître que la culture ne nous empêche pas toujours d’être « inhumain », il est par contre opportun de rappeler que l’inculture empêche d’être humain : « Il faut la médiation de cet héritage qui nous est transmis, même de façon rudimentaire, par cet autre qui nous précède, pour que nous devenions nous-mêmes – pour que nous devenions humains » (155).

 

L’art de la distance

 

Principe d’identité (se reconnaître comme appartenant à une lignée), la culture permet cette identification salutaire d’une manière paradoxale : en nous donnant les armes nécessaires de la distanciation. L’homme sans culture colle avec l’immédiateté et se trouve balloté au gré des modes de pensée qui se succèdent. Or la culture, c’est l’art de la distance qui n’a pas peur de la différence. Car elle permet l’épreuve féconde de l’altérité. Lire Platon, c’est certes accepter de se laisser dépayser, mais c’est dans le même temps reconnaître le chemin parcouru jusqu’à nous et nous donner le courage d’avancer à notre tour. Il reste cependant une équivoque à lever. Faire l’éloge de la culture n’est pas inviter au bouillon de culture qui sacrifie le particulier sur l’autel de l’universel. Nos cultures sont toujours particulières : avec une langue, ses pratiques, ses rites qui permet une vision singulière du monde. Il n’y a jamais d’accès immédiat à un soi-disant homme universel. Je reste façonné par un paysage précis. Reconnaître les contours de ma culture est ce qui me donnera de m’ouvrir véritablement aux autres, car j’aurai un point d’ancrage qui me donne une contenance. L’auteur énonce d’une belle façon sa véritable crainte : « Je ne crois pas au choc des cultures, mais au choc des incultures. » (192).

 

Lire ce livre, c’est se donner le temps de méditer sur la culture, véritable pierre d’angle tant pour l’architecture intérieure de chacun d’entre nous que pour notre vivre ensemble, riche d’une longue histoire. Etre héritier n’est pas un privilège malsain mais une responsabilité. Accepter le fait que je ne me suis pas fait tout seul, m’invite à répondre à mon tour aux plus jeunes que moi que le chemin parcouru en valait la peine ! « La culture est le seul héritage qui s’accroît à mesure qu’il est transmis, qui grandit par le fait même d’avoir été donné – tout le contraire d’un capital, qui se divise aussitôt qu’il est partagé. » (148).

Rédigé par Nicolas Vinot Préfontaine

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