Pierres d'angle

Publié le 29 Novembre 2014

Recension du livre de Chantal Delsol, Pierres d'angle. A quoi tenons-nous ?, Cerf, 2014 parue dans : La Revue d’Études, décembre 2014, p. 79-80.

 

Faire l’éloge de la modernité en y voyant l’unique et heureuse libération de l’homme de siècles d’obscurité ou dénigrer sans fin ces prétendues Lumières aux couleurs blafardes s’avère être une alternative stérile. Il s’agit de notre modernité dont il convient de penser sérieusement les fondations.

 

Penser la modernité

 

Chantal Delsol, professeur des universités et membre de l’Académie des Sciences morales et politiques, est l’auteur d’une œuvre abondante de philosophie politique. Un dessein commun semble courir à travers ces différents ouvrages : penser la modernité. Or on ne pense la modernité (Les Lumières) ni la modernité tardive (notre temps) en se tenant au visage qu’elle offre actuellement et aux débats qui l’animent. Il n’est vraiment possible de la comprendre et de prendre la mesure de ses points forts et a contrario de ses impasses qu’en se référant à sa genèse. Mais précisément, la modernité échoue en son projet d’auto-fondation et ne peut sur la durée esquiver la question : « d’où venons-nous ? ». Cette question est corrélative de celles qui interrogent le point où nous en sommes aujourd’hui et la possibilité de notre avenir.

 

 

La cohérence de notre monde

 

Pierres d’angle représente comme le second volet du diptyque qu’il forme avec L’âge du renoncement paru en 2011. Si le premier volet consistait à signifier l’écartèlement de la pensée moderne, le second volet s’attache à mettre en évidence la cohérence de notre monde culturel. En renonçant par exemple au principe d’une vérité universelle, notre pensée ne s’écartèle pas simplement par un relativisme de bas prix, mais c’est l’équilibre délicat de ce sur quoi repose notre culture qui se trouve menacé.

 

L’image de l’écologie peut nous aider à comprendre l’enjeu dont il est question. Nous sommes maintenant sensibilisés aux équilibres délicats de nos écosystèmes. Supprimer sans autre précaution un élément de la chaîne, c’est s’exposer dangereusement au déséquilibre de notre cadre de vie naturel. Mais notre monde culturel est comme un écosystème, c’est « un ensemble cohérent de modes d’être, d’habitudes ou de coutumes, qui structure une communauté de vivants » (p. 12).

 

Si la nature est, comme ordre, confiée à notre garde, les mondes culturels sont pareillement confiés à notre garde. Or sauvegarder la cohérence de notre monde culturel suppose d’en connaître les pierres d’angle, de quoi est constitué le socle sur lequel, inconsciemment, nos existences s’appuient chaque jour. Pour Chantal Delsol, cette prise de conscience est d’autant plus urgente que nous sommes en train de nous débarrasser des racines même de tout ce que nous aimons. Notre attitude moderne est une attitude paradoxale.

 

 

Une attitude paradoxale

 

Cette attitude paradoxale consiste en ce que nous nous attachons à des principes que nous jugeons intangibles tout en rejetant ce qui a permis l’éclosion de ces mêmes principes. Ainsi nous sommes attachés au progrès mais nous contestons le temps fléché qui en est la trame et la seule condition de possibilité. Nous tenons à la dignité humaine inaliénable mais nous mettons en cause la royauté de l’homme qui seule peut la garantir. Nous voulons l’universalisme mais nous dénigrons l’idée de vérité sans laquelle il n’existe plus. Nous aimons enfin avec ferveur la démocratie et la liberté de penser, mais nous tentons de les remplacer par des formes politiques qui les contredisent dans leurs principes.

 

Il convient donc de soumettre les principes que nous continuons de choisir à l’épreuve de la cohérence. La conviction de ce livre est qu’en perdant la connaissance et les références de nos origines culturelles – à savoir pour notre Occident ses racines judéo-chrétiennes – nous en perdons aussi la richesse. Nous n’avons plus de croyances communes fondamentales, mais nous avons des préférences incontestables pour les organisations qui dérivent de ces croyances disparues. Or l’une ne tient pas sans l’autre. Ainsi, par exemple, la démocratie n’est pas un système technique que l’on peut installer partout. Elle est une culture, avec des racines profondes, qu’on ne peut instituer à volonté (p. 16).

 

 

Des pierres d’angle inséparables

 

Si nous voulons la dignité humaine et la liberté de conscience, il nous faut choisir consciemment la personne humaine qui la soutient. Si nous voulons l’universel, il nous faut choisir la vérité qui en est l’unique condition. Si nous ne voulons pas renoncer au progrès, il nous faut retrouver l’espérance. Le propos n’est donc pas démesuré. L’entreprise ne consiste pas à rejeter purement et simplement notre monde moderne, mais à lui faire apparaître ses fondations qui lui viennent de plus loin que lui. Penser notre culture dans toute sa profondeur, c’est mettre en évidence les croyances communes que chaque génération doit se réapproprier à nouveaux frais en les choisissant à nouveau.

 

Les quatre premiers chapitres déploient avec minutie les raisons du choix de quatre pierres d’angle : la personne, la joie, l’espérance, la vérité. La personne définit la singulière dignité de l’être, son rapport évident, tragique et magnifique, avec le monde, l’autre, Dieu qui se révèle et qui parle. La vérité ne relève pas d’une structure fermée mais incite à la quête de ce qui rassasie l’esprit de manière universelle et donc partagée. Le projet qui en découle et qui porte l’espérance humaine, dirige l’âme, l’induit à la joie, l’inscrit dans une histoire et donne à la société tout entière une dynamique de progrès. La liberté est à ce prix, psychologique, morale mais aussi bien politique, où la démocratie se conçoit et devient possible, sinon elle n’est qu’un prétexte à tous les totalitarismes, comme le passé ne l’a que trop montré, comme la tentation en revient aujourd’hui, malgré les objurgations du « plus jamais ça ».

 

Parce que ces quatre pierres d’angle répondent les unes aux autres, elles forment un socle cohérent. L’humain compris comme une personne présuppose sa liberté de conscience. L’inachèvement de la personne convient à une culture de la promesse, donc à l’espérance qui s’apparente à la joie. La réalisation de la liberté passe par la quête de la vérité qui seule peut écarter l’arbitraire particulier.

 

 

Une tâche sans fin

 

Le cinquième et dernier chapitre de ce livre ne représente pas à proprement une pierre d’angle, mais plutôt l’horizon face auquel les quatre premières ont été posées. Le titre de ce chapitre peut sembler énigmatique : « L’abîme existe ». Il s’agit ici de comprendre que la liberté humaine ne saurait s’établir hors le champ de l’intranquillité existentielle, qui assume les mystères et ne les écarte pas (p. 255). Les quatre pierres d’angle n’ont pas pour but de construire une nouvelle Tour de Babel. Vouloir rendre le monde en sa totalité familier est une aventure prométhéenne proprement ruineuse. La cohérence de notre monde vient aussi paradoxalement de notre acceptation qu’il ne pourra jamais être totalement familier, ce qui veut dire assumer le tragique et les mystères au lieu de chercher à les dénouer à tout prix.

 

Dans un très beau passage du long chapitre sur l’espérance, Chantal Delsol compare deux voyages qui ont contribué à forger notre monde culturel, celui d’Ulysse et celui d’Abraham (pp. 129-131). Ulysse quitte un lieu aimé, accomplit un périple long et amer mais finalement rentre chez lui, car Ulysse possède une demeure sur la terre et il n’attend rien d’autre que son épouse qui l’aime, son fils Télémaque et son royaume modeste. En comparaison, le voyage d’Abraham consiste fondamentalement à s’arracher à sa terre habituelle, non pas dans l’espoir d’y revenir après un long voyage, mais en prenant conscience que ce n’est pas là sa terre, qu’elle est ailleurs : « Le voyage d’Abraham consiste à entrer dans l’inconnu. » Si Ulysse a une demeure, Abraham n’a qu’un séjour.

 

Pour être vraiment pleinement modernes, il nous faut être sans doute à la fois Ulysse et Abraham. Habiter vraiment notre terre, mais en sachant que l’abîme existe, tant intérieur qu’extérieur. La solidité paradoxale de notre édifice culturel sur les quatre pierres d’angle identifiées vient aussi de notre capacité à vivre l’inquiétude. Quelque chose manquera toujours dont on ne sait pas le nom. « On avance dans un monde qui se croit plein, avec cette blessure cachée » (p. 131).

Rédigé par Nicolas Vinot Préfontaine

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