Le sablier renversé

Publié le 25 Juin 2014

Une recension de : Marc Fumaroli, Le sablier renversé. Des Modernes aux Anciens, Gallimard 2013, 733 p., parue dans La Revue d'Etudes (juillet 2014) 77-78.
 

 

1682, la cour quitte Paris pour Versailles. L’homme de cour doit-il abdiquer sa liberté d’âme pour autant ? Ce n’est pas affaire de goût simplement, c’est la question inévitable du juste rapport entre la réalité du monde et celle de l’homme. A chaque époque, l’esprit de finesse est requis qui se contracte auprès des grands poètes, des grands moralistes et des grands artistes.

 

Le livre que nous souhaitons présenter ici semble défier toutes mesures. 733 pages pour renverser apparemment l’écoulement fatal du temps ! L’auteur, l’académicien Marc Fumaroli, s’y reprend à trois fois en réunissant en un seul volume trois préfaces qui veulent rendre compte de la fascination moderne pour l'Antique. Cette fascination oscille entre l’admiration et l’agacement. Or la distance ignorée avec le passé ou au contraire amplifiée nous renseigne sur l’esprit profond d’une époque. Une vision du monde et de soi-même s’y révèle.

 

Un dialogue incessant

Bien plus important que de vouloir donner tort ou raison aux Modernes ou aux Anciens, il convient avant tout de remarquer un fait capital : l'Europe médiévale, pré-moderne et moderne, entretint un dialogue incessant avec l’Antiquité méditerranéenne entre-temps ruinée et ravagée, dont on aurait pu croire que le christianisme s'empresserait de l'oublier. Mais, si les chrétiens ont pris le parti, avec saint Augustin, d'effacer le paganisme, ils ont aussi exalté comme un idéal à reconstituer et éventuellement à surpasser la civilisation antique, avec ses arts, ses lettres, ses sciences, sa philosophie, son droit, sa politique, sa pédagogie. La révolution américaine quant à elle, que Louis XVI fit triompher, est perçue comme un retour politique et moral à l'Antiquité sur une terre vierge. Et, au moment de la Révolution française, c'est une véritable fièvre antique qui s'empare de Paris. L’Antiquité semble avoir la vie dure.

 

Mais ce sont trois autres dates symboliques que Fumaroli choisit de mettre en lumière afin d’éclairer l’enjeu essentiel du rapport des Modernes avec les Anciens. La première date correspond à la traduction française d’un Art de la prudence de Balthasar Gracián (1684), la deuxième date (1687) voit le début de la fameuse Querelle littéraire des Anciens et des Moderne déclenchée par Charles Perrault et enfin la troisième date, 1748, marque le retour esthétique à l’Antique par l’entremise du comte de Caylus.

 

L’art de la prudence

S’intéresser à l’immense écho suscité par la traduction en 1684 de l’œuvre du jésuite espagnol Baltasar Gracián, c’est explorer le tumultueux XVIIe siècle européen, dont on sait qu’il a été la plaque tournante où, parmi une succession de querelles emboîtées, se sont dessinées plusieurs directions possibles du « vivre ensemble » civil et politique (p. 71). Quel est l’enjeu de cette œuvre ? L’enjeu est double. D’une part éviter les obstacles d’une mainmise spirituelle ou politique, d’autre part trouver la juste attitude dans ce monde. Le christianisme ayant irrémédiablement ouvert l’horizon du monde à une fin qui le dépasse, la tentation est grande de favoriser soit une fuite vers le ciel et de s’enfermer dans l’ascétisme du cloître, soit de ne voir dans le monde qu’une occasion d’héroïsme allant jusqu’au froid calcul du Prince de Machiavel. Les voix sont unanimes pour dénoncer la fourberie du monde, mais les avis divergent quant à la manière de faire entendre sa propre voix. Si le disciple de Gracián se joue avec aisance des codes sociaux compliqués des Modernes, c'est dans le miroir du sage antique et dans celui du saint chrétien qu'il trace la ligne droite de sa liberté intérieure. C'est un jalon important dans la genèse de notre individualisme démocratique.

 

Le succès de cet Arte de prudentia tient aussi à sa présentation sous forme de maximes. La maxime, pour diriger les consciences aux prises avec le monde, est une forme concentrée d’anciennes expériences qui éclaire le jugement et avertit la volonté, sans attenter à la liberté d’en adopter l’application selon les circonstances, les lieux et les personnes (p. 39).

 

L’abeille et l’araignée

Il serait très réducteur de ne voir dans la tension entre Modernité et Antiquité qu’un simple besoin d’émancipation d’une génération précise. Plus fondamentalement et toujours valable en notre temps dit « postmoderne », les adjectifs « moderne » et « antique » qualifient deux rapports au savoir sur le monde et deux points de vue sur la condition de l’homme dans ce monde (p. 258). Ici l’image utilisée par Jonathan Swift et empruntée à Esope de l’abeille et de l’araignée aide à comprendre de quoi il s’agit : « Les abeilles tirent leur miel et leur cire du suc de nombreuses fleurs […]. Les araignées, au contraire, veulent tout tirer d’elles-mêmes (p. 466). » Prétendons-nous être des créateurs d’une originalité absolue ou être des inventeurs nourris aux sources de la meilleur tradition ? Contre une « modernité araignée » rationaliste, dogmatique et narcissique, nous sommes invités comme les abeilles à une digestion toute personnelle afin de donner lieu à des œuvres qui savent persuader en profondeur maintenant et toujours.

 

Contre l’application timide et mécanique de lois générales, mais aussi bien contre toute improvisation désordonnée, à courte vue et téméraire, il importe de développer comme un sixième sens, celui qui peut se développer par une tradition dynamique, par une culture historique et par l’expérience personnelle. Comme le sage antique, il nous faut être un perpétuel et paradoxal puer senex, enfant vieillard, toujours nouveau, toujours ancien. Au XVIIIe siècle, le paradoxe a consisté précisément en ceci que c’est en appliquant à l’Antiquité les méthodes modernes d’autopsie et d’analyse, que les Anciens réussirent à passionner le public des Lumières et à faire de l’Antiquité, outre l’objet d’une science moderne (l’archéologie), une utopie politique et morale d’avenir.

 

Le bon goût

La même quête d’une véritable sagesse civile traverse l’ensemble des pages de ce livre s’intéressant aux XVIIe et XVIIIe siècles. Servir son Prince, oui, mais non au prix d’une aliénation de sa dignité personnelle comme de sa vocation singulière. Or voici l’intuition majeure mise en valeur et défendue par Fumaroli : ce ne sont pas l’humiliation et la dérision du moi qui peuvent sauver la dignité et la moralité humaine dans le monde civil, mais l’exercice cultivé de ce fin discernement qu’est le goût (p. 14). Le mauvais goût consisterait à prendre plaisir à démasquer insatiablement l’universelle corruption de la nature humaine. Il faudrait alors se méfier d’une orgueilleuse délectation intellectuelle à en démonter tous les ressorts.

 

Cultiver le bon goût ne doit donc pas être compris comme un esthétisme s’écartant des vicissitudes nauséabondes de ce bas-monde, mais tout au contraire comme la juste manière d’exercer la fine pointe de notre être et de suivre une sûre boussole aussi bien dans sa vie de société que dans sa vie de cœur et d’esprit. Finalement les 733 pages ne sont pas de trop pour nous convaincre du danger d’une courte vue quand on évolue dans un horizon de culture tout contemporain, rétracté dans le temps et l’espace (p. 261). « C’est l’éminence propre du bon goût que de jouir de chaque chose à son degré de perfection. » Cette maxime de Balthasar Gracián est le parfait antidote quand le tiraillement de nos multiples devoirs nous guette. Or le véritable engagement ne suppose-t-il pas un détachement intérieur ? Il en va de notre capacité à s’inscrire dans la réalité de ce monde sans perdre de vue les sources véritables d’un supplément d’âme. Il importe souvent de limiter les effets moraux de l’utilitarisme et du commercialisme en préservant une longue vue au-delà du court terme. La célèbre formule de Bernard de Chartres (XIIe siècle) devrait rester toujours vive en nos esprits : « Nous sommes des nains assis sur les épaules de géants. Si nous voyons plus clair et plus loin qu’eux, ce n’est pas à cause de la perspicacité de notre vue, ni de notre taille, c’est parce que nous sommes élevés par eux. »

Rédigé par Nicolas Vinot Préfontaine

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