Réflexions intempestives sur le progrès

Publié le 30 Avril 2014

Article paru dans La Revue d’Etudes. Le reflet du monde contemporain, mai 2014 (1053) 11-12.

 

Crise économique et catastrophe écologique, choc des civilisations et individualisme exacerbé : les expressions ne manquent pas qui semblent mettre à mal notre croyance en un progrès inéluctable. Mais le progrès est-il l’objet d’une foi ? Ou faut-il le jeter au purgatoire de nos désillusions ?

 

Le progrès est une réalité tellement évidente qu’on peut se demander s’il est encore nécessaire d’en parler ? Les révolutions technologiques ne se succèdent-elles pas au point de remettre apparemment à très loin l’impossibilité de « progresser » encore ? Cette course en avant est pourtant constamment freinée au moins verbalement par un certain nombre de mises en garde. Les effets néfastes d’un progrès non maîtrisé mettent en danger l’homme et la terre qu’il habite. La notion de progrès est quant à elle liée au projet des Lumières et bénéficie ou souffre de la mise en valeur ou mise sous le boisseau de ces mêmes Lumières. Il importe de s’interroger dans un premier temps sur l’émergence de la notion de progrès. Son histoire nous aidera à souligner en quoi le progrès est lié immanquablement à la liberté créatrice de l’homme mais aussi pourquoi il est tout aussi impérieux d’ouvrir cette soif de progrès à d’autres sources.

 

Courte et longue histoire du progrès

 

L’étymologie latine (pro-gradus) suggère l’idée d’un pas en avant. Mais il ne faudrait pas qu’à ce pas en avant succède un pas en arrière. Le pas en avant du progrès s’inscrit dans un temps fléché à la différence d’un temps cyclique. C’est le christianisme qui a introduit dans la conscience occidentale la représentation biblique d’une histoire non plus cyclique mais linéaire, tendue entre une origine (la création) et un accomplissement (la parousie). L’idée de création où l’homme devient plénipotentiaire favorise la conscience d’une autonomie, celle aussi d’une humanité parvenue à l’âge adulte. La tension vers l’avant n’est pas d’abord de l’ordre du quantitatif mais du qualitatif. Il s’agit d’un accroissement vers une plénitude.

 

C’est avec la modernité que l’idée de progrès s’enracine vraiment dans la conscience européenne, mais dans une opposition au sombre « Moyen Age » où le coupable est reconnu : le christianisme, facteur d’immobilisme, de retard voire de rétrogradation. Du fait de l’accroissement des connaissances et des techniques, les Lumières glissent vers l’idée d’une amélioration du genre humain quant à la morale et à la civilisation. Le progrès est une action humaine qui permet le changement de l’imparfait vers une plus grande perfection. Sur le plan technico-scientifique, c’est une augmentation du savoir qui permet une meilleure maîtrise de la nature ; sur le plan moral et politique, il s’agit d’atteindre la perfection des dispositions morales de l’homme et ainsi l’accès à sa liberté politique dans un nouvel ordre de société. Etre moderne, c’est vouloir être moderne et se sentir tel (voir le livre du philosophe allemand Hans Blumenberg (1920-1996) La légitimité des Temps modernes écrit en 1988).

 

L’histoire de la notion de progrès nous apparaît ainsi courte si elle commence seulement avec les Lumières. Condorcet dresse en 1795 une Esquisse d’un tableau historique des progrès de l’esprit humain. Mais ses conditions de possibilité suggèrent une longue histoire, marquée de l’empreinte du christianisme.

 

Le progrès entre accumulation et achèvement

 

Nous concevons généralement le progrès comme une réalité inéluctable où l’accumulation des découvertes devrait immanquablement provoquer le saut qualitatif espéré. Mais le progrès mène-t-il une course solitaire dans le temps, indifférent au sort personnel qui touche chaque homme? Il importe de remarquer que le progrès des connaissances scientifiques est le fruit d’une construction humaine, dépendant, sans en être prisonnier, des limites de notre entendement. Si le progrès scientifique est bien le fruit de nos actions, nous n’avons cependant pas un accès direct à la réalité. Celle-ci s’avère bien plus être une image en creux que nous dessinons progressivement en la cernant par des approches multiples et diverses. Il n’y a pas d’un côté la réalité puis de l’autre côté la connaissance que nous en avons. Parce que nos connaissances induisent des actions, la réalité s’en trouve modifiée. Le réel et la connaissance de ce réel se co-construisent.

 

Cette constatation simple nous aide à comprendre qu’en soi un progrès n’est jamais neutre car nous sommes toujours confrontés à une co-évolution, à savoir le fait que le progrès technique non seulement modifie la société mais reflète aussi ses changements. « La main crée l’outil et l’outil crée l’homme » (André Leroi-Gourhan). En outre, le progrès scientifico-technologique n’implique pas le progrès tout court. Peut-on parler par exemple d’un progrès des connaissances ? Nous sommes arrivés à un moment où il n’est plus possible à un seul d’avoir une vision complète du champ des sciences. La prolifération des disciplines scientifiques rend illusoire l’espoir que les sciences se dirigent vers une description unique de la réalité. La flèche intrépide du progrès s’est transformée en buisson au réseau complexe. Les progrès scientifico-technologiques peuvent enfin engendrer de nouvelles capacités destructrices. 

 

Aujourd’hui ce qui apparaît comme « progrès » semble générer  autant de peurs que d’espoirs. Nous nous sommes éloignés de la supposition de base des Lumières que le progrès du savoir entraîne toujours celui de la civilisation. Ainsi serions-nous toujours prêts à faire nôtre sans réticence l’exclamation de Victor Hugo : « Ouvrir une école, c’est fermer une prison » ? La pensée du progrès ne s’inscrit plus dans le même cadre qu’auparavant. Il ne s’agit plus de conquérir le monde. Mais ne lui reste-t-il plus alors qu’une tâche préventive : empêcher que le monde se disloque ? Si un progrès sans devenir et réduit au seul résultat produit à la fois la satisfaction et l’écœurement, cela veut peut-être dire que le progrès comme amélioration incessante n’est pas en mesure d’apporter l’achèvement auquel l’homme aspire.

 

Le progrès en quête de sens

 

Le progrès des sciences est-il progrès de l’homme ? C’est notre tentation de le croire. Dès l’époque moderne, Pascal nous avertit cependant que « la nature de l’homme n’est pas d’aller toujours. Elle a ses allées et venues ». Il nous faut notamment prendre en compte la dimension proprement historique dans ce qu’elle a d’humain et d’aléatoire. La difficulté consiste à savoir quelles limites il faut se garder de franchir, à partir de quand les dégâts dépasseront les avantages, et finalement, à partir de quand le progrès coûte trop cher. On pourrait dire les choses ainsi : c’est dans notre nature de dépasser la nature, et nous sommes vraiment humains quand nous le faisons ; mais c’est notre devoir de nous poser la question des limites, et nous sommes irresponsables et insensés si nous ne le faisons pas. Accepter que la réalité s’impose à nous, qu’elle soit souvent inattendue, surprenante, relève d’un engagement éthique : celui de s’ouvrir à ce qui est hors de soi, à ce qui permet de se dépasser, d’être prêt à s’engager dans un chemin qui conduit à l’émerveillement et à l’humilité.

 

Une notion de progrès à long-terme, autrement dit sur une échelle du temps qui dépasse une vie humaine, suppose aussi une vision collective de la société. Pour apprécier ce progrès, il faut une notion de destinée commune. C’est-à-dire qu’il faut donner un sens positif à l’évolution de la société. Un progrès véritable pour l’homme n’est pas fait pour une course en solitaire. Il s’accompagne nécessairement de la collectivité et de sa destinée afin de pouvoir faire sens pour quelqu’un. Un véritable progrès ne peut être simplement raisonné, il lui faut encore être choisi et partagé. Si le progrès finit par se réduire à une logique d’accumulation ou d’amélioration constante, est-il en mesure de répondre seul aux aspirations de l’homme ? Non, car celui-ci a également besoin d’une ouverture aux significations par un regard non-programmé. Dans sa reconnaissance d’être un inachevé sans définition, l’homme n’est pas simplement appelé à avoir confiance dans ses virtualités, mais aussi dans ce qui transcende sa nature.

 

Indications bibliographiques :

Pierre-André Taguieff, Le sens du progrès. Une approche historique et philosophique, Paris 2004.

Rémi Brague / Michel Morange (dir.), Le Progrès, Paris 2012.

Rédigé par Nicolas Vinot Préfontaine

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