Le propre de l'homme. Sur une légitimité menacée

Publié le 28 Février 2014

Une recension du livre de Rémi Brague, Le propre de l’homme. Sur une légitimité menacée, Paris 2013 (parue dans La Revue d'Etudes, mars 2014, p. 55-56).

 

Pourquoi est-il bon qu’il y ait l’homme ? Il semble aisé de se scandaliser des théories qui appellent la disparition pure et simple de l’homme mais est-il si facile de répondre à la question du caractère bon de l’existence de l’homme ? Rémi Brague nous invite à poser une telle question dans son essai qui aurait pu recevoir le titre suivant : « Le Procès de l’homme et la recherche d’un juge impartial ».

 

L’homme est accusé

Imaginez-vous être au tribunal. Un procès de grande importance va s’ouvrir. Cela tient à l’identité toute particulière de l’accusé. Dans le box des accusés, vous n’apercevez pas en effet un homme en particulier, mais l’humanité elle-même ou l’homme tout simplement. Tout le livre de Rémi Brague nous apparaît comme la mise en perspective de ce procès contre l’homme. La lecture des griefs commence (chapitres 1-3). L’accusé homme s’est déshumanisé. Il ne s’est pas montré à la hauteur de ses propres réalisations. L’homme est devenu un prédateur universel au point de mettre sa victime en danger. Sa victime s’appelle Gaïa, la Terre qui a reçu une majuscule et qui s’étonne de supporter encore cet hôte si indésirable qu’est l’être humain. L’homme est en tous les cas incorrigible et il est dépassé (Günther Anders). L’avocat de Dame Gaïa pourrait alors poser la question suivante : comment en est-on arrivé là ? Et sa plaidoirie de retracer l’histoire d’une inéluctable déviance. Cela commence par l’affirmation d’une différence qui avec l’Antiquité et le Moyen Age devient celle d’une supériorité, relative et non superlative, car conférée par une instance supérieure. Le projet moderne veut mettre à profit cette supériorité dans un esprit de conquête. L’homme réalise sa supériorité en devenant maître de la nature. Mais la conquête de l’homme en vient à exclure tout rival, aussi bien la nature que Dieu.

 

Un procès pas si nouveau

La domination de l’homme sur le reste des vivants ne fait pas seulement l’objet d’une réfutation contemporaine. Il est possible de faire commencer le procès de l’homme bien avant, même si son intensification correspond au moment justement où le mot « humanisme » apparaît, c’est-à-dire au milieu du XIXe siècle. Rémi Brague fait comparaître quatre témoins à la barre (chapitres 4-7) : les Frères Sincères (Xe siècle), le Russe Alexandre Blok (1880-1921), le Français Michel Foucault (1926-1984) et l’Allemand Hans Blumenberg (1920-1996). Les Frères Sincères sont familiers d’un tel procès pour en avoir imaginé un semblable opposant les hommes aux animaux. Alexandre Blok s’oppose à l’élitisme de la culture et en appelle à l’effondrement de l’humanisme. Michel Foucault épingle la représentation humaniste de l’homme avec celle de Dieu incarné dans l’humanité, qui enferme l’humanisme dans une souveraineté soumise. Pour Hans Blumenberg, c’est la faute au Moyen Age ! Le Moyen Age aurait en effet échoué dans sa réfutation à la tentation gnostique. « La Modernité est issue du désir et de la nécessité de mettre l’homme à l’abri d’un absolutisme théologique » (173), ce qui l’a poussé à une auto-affirmation exacerbée.

 

Plaidoyer pour un nouveau Moyen Age

Faut-il reporter la faute sur le Moyen Age ? Pour Rémi Brague, nous avons tout au contraire besoin d’un « nouveau Moyen Age » qui s’efforce de déployer non seulement une pensée du bien mais aussi une pensée de l’être. Or c’est le Moyen Age et non la Modernité qui a permis l’affirmation de l’homme en comprenant que celui-ci fut posé dans l’être. Autrement dit, la pièce maîtresse de la défense se trouve-t-elle dans la notion de création. Cette notion reçoit un éclat particulier si on pose la question suivante : pourquoi est-il bon qu’il y ait des hommes ? Nous ne sommes plus ainsi confrontés à la question de l’être mais à celle du bien. Pour que l’humanité ait envie de donner la vie, ne faut-il pas que celle-ci soit considérée comme un bien ? La légitimité de l’homme tient ou tombe avec la solidité de l’articulation du bien et de l’être. Au rebours d’une lecture accusatrice tendant à séparer l’homme du reste de ce qui existe, il convient de remarquer que la question de la légitimité de l’humain implique celle de la légitimité de tout ce qui a abouti à l’homme et donc de l’ensemble de la création. La plaidoirie de la défense (chapitres 8-9) se fonde sur une lecture de Genèse 1 qui invite à relire l’ensemble des commandements à la lumière du premier : « Que la lumière soit ! ». En s’attachant à montrer la supériorité du bien sur l’être et que c’est la lumière du bien qui éclaire et justifie l’être, la défense retourne la malédiction en bénédiction.

 

A la recherche d’un juge impartial

Mais votre regard ne s’est pas encore porté sur le juge de ce procès. Vous aurez du mal à y reconnaître votre semblable car en ce procès si particulier où l’homme lui-même est accusé, comment le juge pourrait-il être un homme ? On ne peut être juge et partie. Comment continuer à affirmer la valeur de l’homme sans point d’appui extérieur ? Quelle instance serait alors en droit d’affirmer la légitimité de l’humain ? Seul le supra-humain peut porter sur l’humain un jugement impartial. La défense fait ainsi observer sévèrement que l’athéisme est incapable de donner une réponse argumentée à la question de l’existence humaine (247). Les Frères Sincères faisaient intervenir le roi des djinns, être qui n’est ni homme ni animal. Après avoir fait observer que la disparition du Dieu biblique a laissé la place à d’autres dieux (Terre, Nation, Progrès, Histoire, Classe, Rasse), Rémi Brague réoriente notre regard vers le Dieu de la Genèse. En effet, s’il faut un point d’appui extérieur pour avoir le droit de dire de l’homme qu’il vaut la peine d’exister, Dieu, selon la Bible, constitue précisément un point d’Archimède de ce genre. Pour le comprendre, il apparaît nécessaire de réinterpréter assez radicalement notre compréhension du Dieu des commandements. En effet, nous comprenons trop souvent la création de l’homme comme celle d’une domination alors qu’il s’agit d’un appel à la fécondité.

 

L’ordre inversé de l’être

L’homme n’est pas détenteur d’un pouvoir absolu mais il est appelé à être plénipotentiaire (216). Rémi Brague fait observer que chaque série des dits commandements divins campe une réalité en face et sur le fond de son contraire. Ainsi dans le livre de l’Exode qui suit immédiatement la Genèse, le décalogue en particulier nous invite à nous détacher de ce que l’on n’est pas. Pour prendre un exemple, l’interdiction de représenter Dieu renvoie paradoxalement l’homme à sa propre liberté : « La seule façon d’imiter un Dieu invisible, qui ne se donne dans aucune autre image que celle que produit en nous son imitation, est la liberté. » Plus profondément encore, si nous lisons le décalogue en écho à la première parole créatrice (celle de la lumière), nous réalisons que l’être est un commandement. L’homme est tenu d’être humain, en raison de son être propre. Son existence est ainsi précédée par un impératif qui lui sert d’indicatif : « Sois ce que tu es », « Deviens ce que tu es » ! Il ne s’agit pas de convoquer uniquement des qualités adventices, qui seraient donc à acquérir, mais de convoquer l’essence même de ce qui est. Le commandement cesse d’être hétéronome et devient tout au contraire la garantie d’une véritable autonomie (243).

 

Penser le bien

Rémi Brague arrive ainsi lentement mais sûrement aux derniers contours d’une trilogie sur la question de l’homme replacée dans l’histoire des idées. La Sagesse du Monde (1999) découvrait l’homme dans l’Antiquité essentiellement attaché à reproduire le bel ordonnancement du Cosmos. La Loi de Dieu (2005) rendait compte de la tension féconde du Moyen Age quand la question du bon comportement de l’homme était confrontée à celle de la Providence divine. Le troisième volume laboure les Temps modernes. Un premier sillon s’efforçait de ramener les racines de l’être à la surface (Les Ancres dans le Ciel, 2011). Un troisième sillon réinterrogera la récolte des graines lancées par les Temps modernes (Modérément moderne, mars 2014) que sont la culture, l’histoire, la sécularisation, le progrès. Le deuxième sillon que nous venons de retracer nous invite finalement à creuser la question de l’être jusqu’à celle du bien. Cette tâche est toujours à reprendre. Rémi Brague pour sa part va s’y atteler tout au long du mois de mars 2014 par une série de six conférences données à la Chaire Etienne Gilson de l’Institut Catholique de Paris.

Rédigé par Nicolas Vinot Préfontaine

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