Un bien commun au principe du lien social

Publié le 8 Janvier 2014

Article paru dans : La Revue d’Etudes (Janvier 2014), p. 13-14.

 

 

Les menaces d’éclatement de la cohésion de nos sociétés ont toujours existé. Mais afin de n’être pas prisonnier des raccourcis de la pensée au gré des fluctuations médiatiques, il peut être utile de s’interroger sur la notion de bien commun. Mettre en évidence ce qu’est le bien commun, c’est se donner les moyens de renforcer le lien social.

 

Un lien social distendu

Nous assistons à une émergence de questions sur la nature du lien social, sur ses fondements et sur ses transformations. Les nouveaux facteurs qui obligent à repenser le lien social sont connus : progrès des communications, mobilité des populations, urbanisation, différenciation des fonctions, anonymat des relations sociales, pluralisme des références culturelles. Mais il importe avant tout de bien repérer les tensions qui traversent nos sociétés dites postmodernes. Au développement continu de l’individualisme dans les mentalités et les comportements correspond la diminution progressive du rôle des processus traditionnels d’intégration. Un bon indice de la qualité du lien social est la nature du contrôle social. La résistance à ce qui détruit le lien social vient-elle d’abord d’une autodiscipline de chaque citoyen, de son esprit civique compris comme le sentiment intériorisé d’obligations par rapport au bien commun ou vient-elle d’un contrôle social externe, des règles de la justice jusqu’à l’intervention de la police ? Quelles places jouent encore le contrôle intériorisé et le contrôle sociétal dans le moi moderne qui affirme d’une part qu’il n’a rien à cacher et d’autre part qu’il se moque de ce que les gens pensent de lui ? Est-ce l’effective suprématie du principe d’autonomie individuelle qui récuse tout ce qui peut être vécu comme une atteinte à cette sacro-sainte autonomie ? Or nous constatons une juridisation croissante des relations sociales dont il convient de souligner le paradoxe : le citoyen contemporain réclame toujours plus l’intervention de la justice et de la police tout en récusant pour lui-même les contraintes qu’elle comporte. Cette constatation d’un fait de société nous invite à nous interroger sur la nature profonde du lien social au regard du propre de l’homme.

 

Le bien commun souligne le propre de l’homme

Distinguer entre intérêt général et bien commun, c’est interroger le fondement même d’une société. Si l’utilité est la seule raison d’être des sociétés humaines, il n’est alors pas surprenant que l’économie domine tous les rapports. Mais si la société ne remplit pas seulement une fonction utilitaire mais aussi une fonction « ontologique », en ce sens qu’elle est constitutive de l’être de l’homme, nous pouvons alors en tirer au moins deux conséquences : le bien ne peut relever de la seule sphère privée ; la politique ne peut s’occuper du seul bien-être. Si effectivement l’homme n’est tel qu’à s’intégrer dans une vie sociale, autrement dit si la société est logiquement antérieure à ses membres, il existe alors un lien fondamental entre le bien de chacun et le bien commun. La vie politique doit précisément concourir au bien du vivre ensemble dans l’intérêt de chacun. Nous comprenons ainsi la définition du bien commun qu’en fait François Flahaut : « Le bien commun est l’ensemble de ce qui soutient la coexistence et par conséquent l’être même des personnes. » L’enjeu du bien commun n’est pas la sauvegarde frileuse d’un cadre de vie agréable. Il en va de ce qui nous rend humain tout simplement. Si chacun de nous ne devient une personne et ne peut se réaliser qu’au sein d’une vie sociale et d’une culture, alors nous devons nous soucier de ce qui soutient notre monde commun. Le bien commun n’est pas à situer seulement au-delà d’une rivalité et d’une exclusivité qui restent encore dans une compréhension économique du bien. L’exemple classique est qu’en bénéficiant de l’éclairage publique, je n’en prive pas quantitativement mon voisin ; cet éclairage ne m’est pas non plus réservé mais reste en libre accès. Le bien commun doit être plus profondément situé : chacun des partenaires de la relation ne jouit de ce bien qu’à la condition que l’autre l’éprouve également. La raison découle de la compréhension sociale de l’homme : le fait d’être à plusieurs précède mon existence et me donne de trouver ma place en tant qu’être humain. Il importe ainsi de souligner le lien inextricable entre soi et les autres. Le processus grâce auquel on devient soi et celui par lequel on apprend à être avec les autres sont un seul et même processus. Le bien commun me donne de révéler la finalité de notre vie humaine au-delà des fonctions utilitaires d’une société.

 

Le bien commun au secours du désir de l’homme

Penser ce qui nous unit et ce que nous avons à faire ensemble suppose, nous venons de le voir, de s’entendre sur une certaine définition sociale de l’homme. Il importe cependant d’évoquer avec ce qui constitue le propre de l’homme, ce qui menace aussi de le détruire. Or la menace n’est pas simplement extérieure, elle est aussi intérieure. Nos désirs sont en soi illimités jusqu’à devenir déshumanisants et destructeurs s’ils ne sont pas soumis à une certaine mesure. Le contrôle intériorisé que nous mentionnions au début de cette réflexion n’a pas sa seule raison d’être de permettre une saine cohabitation avec autrui. Sa nécessité vient aussi d’éviter une autodestruction par la démesure des passions et de rechercher ce qui nourrit en consistance notre humanité. Le bien commun qui nous lie socialement ne peut se réduire à des biens marchands dont l’acquisition ne fait que creuser notre appétit de possession. Un bien n’est pas simplement ce qui remplit un vide, mais aussi ce qui me permet de freiner une course sans fin en me donnant une nourriture d’un autre ordre. Or pour bénéficier d’un tel bien, non plus marchand mais culturel, c’est de sa personne qu’il faut payer et il faut donner de son temps, autrement dit s’inscrire dans un cadre de coexistence. L’acquisition de certains biens me distingue des autres parfois jusqu’à l’exclusion. L’acquisition d’autres biens me transforme en profondeur en fortifiant mon lien avec les autres. Il ne s’agit pas bien sûr de tomber dans une alternative manichéiste, mais de reconnaître plus simplement l’ordre des priorités. La plus performante des tablettes numériques peut m’isoler quand l’approfondissement besogneux de ma langue maternelle me rapproche des autres et me donne de mieux me connaître.

 

Qui sont nos héros ?

Un bon exercice afin d’éprouver ce qui motive profondément une société dans sa cohésion est de regarder vers les héros qu’elle se donne. Monique Castillo fait en effet remarquer que « le héros incarne les valeurs auxquelles un peuple s’identifie, il les rend exemplaires et désirables, il relance le désir de les vivre ensemble ; il donne sens à la vie commune, créant en chacun un sentiment d’intimité collective qui met la communauté en son cœur comme une nourriture par quoi chacun est invité à se dépasser soi-même ». Nous sommes justement ici confrontés à un nouveau paradoxe. Si le héros d’aujourd’hui doit être unique, original et inimitable, s’inventer à partir de lui seul et montrer sa différence, où peut donc se situer sa force de cohésion ? Quel lien social peut encore subsister si ce qui importe avant tout n’est plus l’inscription d’un individu dans une communauté, ni sa fidélité aux principes et à l’histoire de son pays mais la seule fidélité à lui-même ? Or ce qui fait vivre une société, ce n’est pas d’abord la mise en commun d’intérêts mais une inspiration. « L’inspiration est une motivation que le calcul ne saisit pas, car il n’appréhende la vie qu’en la privant de sa vitalité, c’est-à-dire de ce qui l’anime », dit encore Monique Castillo. L’identification commune à un héros permet de dépasser le conflit des intérêts par un dépassement de chacun au bénéfice de tous. Une belle invitation à revisiter notre Histoire et à regarder notre monde différemment !

 

 

Indications bibliographiques :

Castillo, Monique, « L’individualisme est-il condamné à l’héroïsme ? », in : Etudes (septembre 2013) 197-208.

Flahaut, François, « Pour une conception renouvelée du bien commun », in : Etudes (juin 2013) 773-783.

Loubet Del Bayle, Jean-Louis, Incivilités et mutations du contrôle social, in : Etudes (novembre 2013) 473-483.

Rédigé par Nicolas Vinot Préfontaine

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