L'unité intérieure de la personne humaine, entre consentement et donation

Publié le 19 Novembre 2013

Nous présentons ici un aperçu de la thèse que nous avons soutenue à l'Université de Salzbourg en mai 2007 et qui a été publiée aux Editions EOS Verlag en avril 2008.

 

 

L’unité intérieure d’Edith Stein

 

Le cheminement intérieur d’Edith Stein se termine brusquement à 51 ans à Auschwitz. Une vie est brisée, une œuvre est interrompue. Au moment où sœur Thérèse Bénédicte de la Croix est arrêtée dans son Carmel d’Echt en Hollande, son manuscrit sur saint Jean de la Croix Kreuzwissenschaft est apparemment inachevé. Les nombreux biographes d’Edith Stein s’attachent souvent à montrer les nombreuses facettes de cette course dramatique où les oppositions semblent s’accumuler. Edith Stein est juive allemande dans la tourmente nazie et philosophe dans un monde universitaire presque exclusivement masculin. Elle connaît dans son adolescence l’épreuve de l’indifférence religieuse pour finalement enter ses racines juives jusque dans la mystique chrétienne au creuset d’une conversion qui motivera à la fois son intense activité de professeur, de conférencière et de confidente puis son entrée au Carmel où sa voix s’éteindra dans une chair gazée par ceux-ci qui briseront une clôture monastique qui n’était point séparation mais communion silencieuse au destin de tout un peuple.

 

Evoquer l’unité intérieure selon la philosophie d’Edith Stein demande de reconnaître dans un premier temps l’assise existentielle de ce thème dans la vie de notre philosophe. L’unité intérieure fut à la fois son combat personnel, mené jusqu’au bout, et ce par quoi elle aidait tous ceux qui la côtoyaient comme nous le révèlent de nombreux témoignages depuis ceux de ses élèves de Speyer jusqu’à ses compagnons d’infortune vers le camp de la mort. Découvrir aussi bien la vie que l’œuvre d’Edith Stein par la notion d’unité intérieure, c’est voir apparaître une étonnante cohérence entre cette vie et cette œuvre, parce que vie et œuvre sont unifiées en elles-mêmes. Entre la jeune juive et la carmélite, il n’y a pas rupture mais accomplissement. Entre ses premières recherches phénoménologiques et son testament spirituel, il n’y a pas cohabitation de deux registres de la pensée, mais une même intuition fécondée par la grâce.

 

 

L’unité intérieure selon Edith Stein

 

Etre un avec soi-même n’est pas l’affaire d’un instant mais réclame un long processus dont il est même légitime de penser qu’il ne se termine qu’avec la mort. A l’approche consciente de sa mort, la personne humaine est renvoyée brutalement à la consistance de toute sa vie, à la question de son sens. Mais que veut dire précisément être un avec soi-même ? L’expression utilisée par saint Grégoire le Grand pour qualifier la vie spirituelle de saint Benoît est à cet égard fort éloquente. Grégoire dit de saint Benoît qu’il habita avec lui-même : habitavit secum. Et pour illustrer son propos, il évoque la parabole de l’enfant prodigue qui touchant le fond de sa misère rentra en lui-même. Quelle nécessité avait donc l’enfant prodigue de rentrer en lui-même – interroge Grégoire –, sinon justement qu’il était au-dehors de lui-même ? Tiré hors de lui-même par la passion, l’appât du gain et finalement réduit à manger la nourriture destinée aux cochons dont il a la garde, l’enfant prodigue opère un retournement, il rentre en lui-même, c’est-à-dire qu’il se rend présent à lui-même pour prendre la décision fondamentale qui lui rendra sa dignité d’homme. Habiter avec soi suppose donc cette orientation intérieure qui va chercher le désir le plus profond qui murmure dans le cœur de l’homme. Habiter avec soi-même signifie non seulement cette rentrée en soi, mais aussi un long labeur d’acceptation de soi jusqu’à la reconnaissance du ressort dernier de notre être tout entier.

 

L’avantage de l’expression « habiter avec soi-même », utilisée pour rendre compte de ce que nous entendons par unité intérieure, est d’être une tournure verbale qui évoque avec justesse la dimension dynamique de l’unité. L’unité est un processus qui va de la connaissance de soi jusqu’à l’engagement de toute la personne dans son agir en passant par un travail sur soi-même. Ce processus d’unification réclame ainsi une attention, une concentration des différentes forces habitant le sujet. Mais cela ne suffit pas encore ou du moins ne s’avère véritablement pertinent qu’à partir du moment où a été mis en lumière le mouvement initial de l’habitation avec soi-même ou, dans le cas de notre enfant prodigue, ce qui le motive à rentrer en lui-même pour en sortir renouvelé. En effet, l’unité dont il est ici question n’est pas affaire de continuité ou simple phénomène d’accumulation d’expériences. Ou alors il suffirait de se laisser vivre pour devenir soi-même ! L’unité intérieure est certes un devenir et elle est inévitablement exigeante par le fait qu’elle occupe toute la vie. Mais encore une fois, il ne suffit pas de « mettre de l’ordre dans sa tête » pour être unifié avec tout soi-même, ni d’ « être bien dans son corps » ou encore de « clarifier ses sentiments ». Tout cela est important et nécessaire mais suppose un centre unificateur plus profond encore, qui à son tour, demande à être mis en acte. Voilà l’essentiel de notre propos : l’unité intérieure est la mise en acte d’une potentialité spirituelle propre à chaque personne humaine. Nous évoquons ici le domaine intangible de la personne qui seule peut prononcer son fiat, une adhésion intérieure à ce qu’elle reconnaît comme impératif. C’est pourquoi nous situons l’unité dans la polarité entre consentement et donation. Le mot « consentement » fait référence tout à la fois à un aspect passif comme à un aspect actif. Le fait de consentir à quelque chose ou à quelqu’un, c’est tout d’abord le recevoir tel qu’il est en acquiescant à la nouveauté qu’il provoque indéniablement dans notre paysage intérieur mais c’est aussi s’adapter activement à cette nouveauté tout d’abord reconnue puis acceptée. Adhésion de la volonté comme don de soi-même par une décision très personnelle, le consentement intérieur pour solliciter harmonieusement toutes les forces personnelles doit s’épanouir dans une donation de soi-même où la liberté trouve son orientation comme son enracinement.

 

La polarité entre consentement et donation nous permet donc d’asseoir le désir d’unité qui habite tout homme. Il nous faut cependant mettre en lumière les deux béances qui entourent ce désir. Le questionnement sur l’unité intérieure tire en effet sa validité de l’incroyable force qu’exerce tout contexte extérieur sur l’individu en particulier. Il semble alors qu’il n’y ait pas de commune mesure entre d’une part l’attrait qu’exerce la vie autour de nous et qui nous entraîne toujours plus au-dehors de nous-mêmes et d’autre part cette voie intérieure bien plus discrète qui ne cesse pourtant de murmurer en nous. Or ce premier gouffre se rétrécit au regard de la béance intérieure qui se tient au principe de notre vie. Consentir et se donner en toute sa personne à une autre personne signifie en effet rentrer dans un ensemble de rapports spirituels qui défient toutes délimitations précises. Là intervient dans toute sa force le message philosophique et spirituel d’Edith Stein. Le fiat, cette motion intérieure évoquée plus haut, ne peut en effet, selon elle, se prononcer qu’en face d’une réalité spirituelle, qui – quand il s’agit de Dieu lui-même – s’avère être une source inépuisable qui irrigue tout l’agir ultérieur. Seulement, et c’est en cela que consiste toute la difficulté existentielle de l’unité intérieure, il n’y a pas encore une fois de solution de continuité entre le moi le plus profond et cette source intérieure. Cette ouverture intérieure comme consentement exige un saut, une décision du cœur profond où toute la personne est convoquée. Il s’agit donc aussi d’un passage à vide ou d’une remise de soi : non point démission mais bien donation volontaire de mon être le plus personnel.

 

Ce qui nous entoure est certes immense et nous donne souvent le vertige. Qui trouverait un équilibre dans le tourbillon de la vie quotidienne ? Celui qui cherche appui sur l’extérieur plonge dans une première béance qui le réduit bien souvent à se contenter d’une nourriture de famine… Pour celui maintenant qui rentre en lui-même, le seul regard intérieur ne suffit pas non plus, soit parce que les ombres intérieures auront tôt fait de le faire se rejeter sur la lumière crue du jour soit parce qu’une crispation sur soi-même atrophie tout déploiement de son être intérieur. Il faut donc creuser en intériorité plus profondément encore, or cela n’est justement pas possible tout seul. Ma part est irrémédiable mais pour m’ouvrir, je dois consentir à être ouvert. L’unité la plus intérieure appelle l’expérience de l’altérité où la présence à soi-même s’avère être le don d’un autre. C’est ce qui fait dire à Edith Stein que l’unité de la personne humaine n’est réalisable que dans l’amour qui est précisément cet abandon volontaire au don premier qui sollicite notre adhésion de cœur.

 

Or l’altérité connaît un double visage. Autrui s’avère certes être un médiateur privilégié de mon unité, mais il peut aussi en être le frein quand la relation entre nous ne s’accomplit pas de l’intérieur. En outre, la relation avec autrui peut être vécue sournoisement et souvent inconsciemment de mon côté de façon à échapper au combat intérieur que nul ne peut accomplir à ma place. Une relation qui ne contribue pas à l’unité intérieure est celle qui pousse à dire dans un élan trompeur « Je suis toi », alors qu’elle devrait bien au contraire me permettre de dire en toute responsabilité « Je suis tien ». Le passage d’une fusion frileuse à une donation de soi-même n’est de nouveau rendu possible que par ce qu’Edith Stein nomme une percée (Durchbruch). Je quitte l’imitation servile qui me maintient à l’extérieur de moi-même pour dans un acte de liberté – parfois sinon toujours douloureux – acquiescer à la part inévitable de solitude qui habite toute relation interpersonnelle. Ce n’est qu’au prix de cette brisure que peut se développer une authentique sensibilité pour autrui dans le respect de son intériorité. Voilà toute la richesse de l’Einfühlung (l’empathie) comme connaissance d’autrui à partir de son centre intérieur. Et c’est aussi la vérité de l’Einfühlung d’asseoir une relation interpersonnelle durable qui nous permet de comprendre que la tension fondamentale n’est pas tant entre individu et communauté qu’entre les niveaux de profondeur respectifs à partir desquels les individus d’une même communauté se rencontrent. Ces niveaux de profondeurs fondent précisément cette communauté, qui ne repose pas sur un simple accord de surface pour la réalisation d’un but quelconque mais sur une communion de deux intériorités, dans une reconnaissance des différences irréductibles, dans une unité plus grande encore. La grande œuvre de l’unification intérieure s’avère être finalement celle d’un décentrement qui est ouverture à un centre plus profond à soi-même, mais aussi reconnaissance d’une préséance : je quitte le centre investigateur de mon ego pour me laisser travailler par une réalité déjà à l’œuvre en moi. L’unité de mon être s’accomplit ainsi ultimement par la reconnaissance de la cohérence du plan de Dieu qui nourrit une mémoire du cœur à travers les méandres de mon histoire personnelle.

 

Il s’agit finalement de passer du « ce n’est pas (pas encore) moi qui vis, mais un autre (milieu social, proche parent etc.) qui vit en moi » au « ce n’est plus moi qui vis, mais le Christ en moi ». Tel nous apparaît le paradoxe de l’amour compris comme suprême possession de soi-même dans une donation radicale de tout son être. Ainsi l’unité n’est pas simplement un équilibre entre nos différentes facultés, ni non plus le recentrage à partir d’une faculté supérieure mais le fruit d’une ouverture radicale de toute la personne à partir d’une décision du cœur qui se laisse façonner par ce qui la dépasse de fond en comble. Notre ouverture au monde appelle une ouverture du monde à ce qui ne peut se donner soi-même. L’unité intérieure ne devient la juste profondeur de la personne humaine qu’à partir du moment où celle-ci s’ouvre à la démesure que représente la rencontre avec autrui et à plus forte raison avec le Tout Autre. L’unité de la personne est ainsi celle d’une intériorité décentrée qui place son point d’ancrage le plus solide en l’autre dont elle épouse pleinement la donation afin de consentir au même amour.

Rédigé par Nicolas Vinot Préfontaine

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